Il n'y a pas de décor, ou plutôt le décor est si bien fait qu'il devient invisible (le décor c'est ce qu'on ne voit pas, dit Blang). Des lumières aveuglantes, pas de zones d'ombre. Tout est à disposition de la main, rien n'est caché. C'est brillant, aseptisé, mais en même temps c'est sale, on sent comme une espèce de crasse consubstantielle aux choses.
Il  n' y a pas vraiment d'acteurs, ou alors des acteurs transparents, interchangeables, sans personnalité. Tous poussent les mêmes chariots, remplis de mêmes pauvres articles clinquants et fades.           
Au rayon légumes, tout le monde a appris à se servir soi-même. Mais ici, curieusement, une fois qu'on a choisi ses tomates, ses mandarines, il faut aller les faire peser par une employée. Elle a donc un rôle, une personnalité, une mission, un statut social au milieu  des zombies stressés.
On dirait presque que les zombies lui en veulent. Elle est sur  un genre de haut tabouret à roulettes, devant trois balances électroniques. Il y a en permanence trois zombies qui tendent leurs poches en plastic d'un air vaguement menaçant. Elle court d'un balance à l'autre, sans relâche.
Il n'y a pas de dialogues. Aucune parole n'est échangée. Le client servi s'en va avec un vague signe de tête.
Pourquoi tout le monde est-il si pressé ? Sans doute les clients veulent-ils fuir au plus vite l'absurdité du moment, se retrouver dans la solitude réconfortante des rayonnages débordants de victuailles et de richesses. L'employée, elle, s'efforce de suivre le rythme, le rythme trop rapide des clients et le rythme trop lent des balances.
Et il n'y a pas d'histoire, pas de drame, et pas de dénouements. Le dénouement a lieu sans doute le soir, en dehors de la scène, pour l'employée aux balances.