Rappel des événements :
Togo, 5 février 2005 : la mort de Gnassingbé Eyadéma met fin à une dictature de 38 ans.  Son fils Faure Gnassimbé prend le pouvoir aussitôt, au cours d'un "coup d'état légal";
25 février : sous la pression locale (manifestations), africaine et internationale, Faure renonce au pouvoir.
Les rares fois où les médias parlent des manifestations anti – Faure qui ont lieu durant cette période, à Lomé, ils ne manquent pas de parler de "Bè, le fief de l'opposition". Dans un courrier, mon ami togolais, Stephan, utilise cette même expression : "Bè, le fief de l'opposition". Cela m'amuse, je lui demande des précisions, voici sa réponse, datée du 25 mars :
« Bè , eh bien, c'est cette partie de Lomé, ce secteur (quartier ?) de Lomé ou nous étions. Souviens toi du marché des fétiches qui ne te plaisait pas trop, véritable lieu d'arnaque. Le marché où on avait vu des peaux de tout genre et reçu des explications sur la sorcellerie africaine, eh bien c'est le coeur de Bè. Cette localité à coté de la mer possède aussi sa propre lagune. Et c'est le quartier, le fief de l'opposition car la majorité des gens qui y vivent sont des partisans de l'opposition. Jusqu'ici ce n'est pas surprenant. Car au Togo en général on s'attache à l'ethnicisme en politique, qui consiste à voter pour quelqu'un soit parce qu'il est de ma tribu, soit parce qu'il en est le plus proche. En clair, si je suis du Nord Togo(ce qu'on appelle même être un nordiste), je voterai pour un nordiste. Et de facto, si un nordiste est au pouvoir (Eyadema par exemple), je serai opposant car sudiste (grosso modo). Le sud est donc acquis en général aux opposants. Toutefois le nord bascule aussi pour l'opposition, car las de la dictature. Mais au Sud, ce qui caractérise precisément Bé, c'est que ses habitants n'ont pas peur de dire tout haut ce que tout le monde pense en silence. Conséquences : ils organisent des marches de protestation, de revendications, des journées mortes, des casses s'il le faut. Et le pouvoir malgré sa répression n'a jamais pu intimider ses habitants, favorables à un vent nouveau. Et régulièrement on retrouve des morts dans la lagune, victimes de la répression au pouvoir... Leur leader, eh bien, c'est Gil, Gilchrist Olympio. Le fils du premier président du Togo. On pourra reparler de lui. »
Effectivement, je me souviens du marché aux fétiches. L'entrée est payante, le prix demandé est exorbitant, comme d'habitude, on marchande, comme d'habitude, on fait baisser le prix, on se met d'accord et on rentre. Pas question de se promener tout seul, notre "guide" ne nous quitte pas d'une semelle. On parcourt le marché, des étals de statuettes, et d'autres couverts de petits rongeurs, d'oiseaux morts, qui sèchent au soleil. Une odeur douceâtre s'en dégage. Nous sommes un peu tendus, le problème de notre guide est de nous soutirer le maximum d'argent, notre problème est de se débarasser de lui ; nous ne pourrons pas, peut-être d'ailleurs est-ce mieux ainsi, on sent une relative hostilité autour de nous, comme quand en France on visite une usine : on dérange les gens dans leur activité, leur bizness, ils veulent bien être aimables, mais sans plus, il ne faut pas les emmerder, ils ont du travail. Je prends une photo, il ne faut pas en prendre plus, après ce serait payant.
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Le guide nous fait rentrer dans la case d'un "féticheur". Le féticheur reste accroupi, les yeux plus ou moins fermés. Le guide nous présente des amulettes, des gris-gris, qui détournent le mauvais œil, qui rappellent l'être aimé, les trucs habituels. Le guide transmet au féticheur nos prénoms, celui-ci récite alors, pour chacun d'entre nous, quelques formules magiques. On est impressionné malgré tout par les ombres, les incantations, mais derrrière ça il y a une technique bien connue de marketing : on t ' "offre" quelque chose, en échange de quoi il est difficile de refuser le deal.
On tient bon, on ressort de la case. Le guide nous montre encore un impressionnant arbre mort, couvert de clous rouillés, enfoncés à moitié. Il nous explique que c'est pour protéger le lieu des "mauvais esprits", des "sorciers", qu'ici on ne trouve que de la "magie blanche", la "médecine". La magie noire, ça existe, nous dit-il, mais c'est comme le terrorisme, ça se fait clandestinement, pour nuire.
Derrière le marché s'étend la forêt sacrée. Mais nous n'irons pas plus loin, nous sommes de mauvais clients…