« … ses lèvres allaient l’une contre l’autre avec ce remuement opiniâtre dont les vieillards se repaissent de quelque chose qu’on ne sait pas, succulence rêvée ou mots que depuis si longtemps il faut taire. Il m’apparut très pauvre et nu, aspirant au silence, redoutant le silence. J’attendis qu’il parlât ; les appels discordants des mouettes emplissaient le soir ; levant les yeux, et d’un geste vague qui peut-être m’indiquait ces voix obscures portées par des vols si diurnes, il commença : « La musique, aussi, l’exercice de la lyre… » ; puis, élevant au bout de son bras ce qui n’était plus une main : « J’ai été un bon musicien. »
...
 « Nous parlions. Il parlait plutôt, avec de très longs silences, des mots soudain suspendus comme son geste, des arrêts fascinés qui nous jetaient dans la contemplation de la mer, jusqu’à ce qu’elle devint violette, puis noire, et qu’alors nous nous quittions sans plus de discours, à moins qu’un mot de moi n’ait relancé sa parole ténue, ce petit souffle vite perdu qui était sa vie même et la prolongeait encore une fois jusqu’à la nuit, jusqu’à ce pastiche bruissant et visible de l’invisible, du silence, et dans sa bouche que je ne voyais plus le récit de sa vie devenait la nuit même, ce chuchotement obstiné où une à une apparaissaient les étoiles. Il mentait. »

Pierre Michon, L’empereur d’Occident.

 

« Nous tenons là une date absolument décisive. C’est le moment où Hegel voit « passer l’esprit du monde à cheval » sous ses fenêtres ; où Clausewitz se rapproche du « dieu de la guerre » ; et où Hölderlin sombre dans ce qu’on va bientôt appeler sa « folie ». Ces trois événements ont lieu la même année... Hölderlin va se retirer pendant quarante ans dans la tour d’un menuisier de Tübingen. On lui rend visite, on lui parle, on sait par son hôte qu’il passe des journées entières à réciter ses œuvres, voire à rester prostré dans un silence total. Hölderlin a cessé de croire en l’Absolu, ce qui n’est pas le cas de ses amis d’hier : Fichte, Hegel ou Schiller. Mais il n’y a jamais chez lui les signes d’une démence excessive. Nous devons être à la hauteur de ce silence. »

René Girard, Achever Clausewitz.


« Écoute... Écoute... Dans le silence de la mer il y a comme un balancement maudit qui vous met le  coeur à l'heure. »

Léo Ferré, Il n'y a plus rien.
 

Le balancement maudit, oui... Pourquoi maudit ? Pourquoi pas bénit ? Qu'y a-t-il donc de mal dit, que nous n'entendions si bien ?



recherche du silence, 3

Écoutez, écoutez... À la fin, il y a comme des notes, des soupirs, des surgissements de silence...