Un livre d'entretiens avec Benoît Chantre, aux éditions carnets nord.

1806.
Napoléon remporte la bataille d'Iena. De sa fenêtre, le philosophe Hegel voit passer « l'Empereur, cette âme du monde » à cheval. Il voit en lui l'agent de l'accomplissement de l'histoire, le vainqueur de la définitive bataille, qui mettra fin à toutes les batailles.
Carl von Clausewitz, aide de camp du prince Auguste de Prusse, est capturé par les français. Pour sa part, il voit en Napoléon  le « dieu de la guerre », en même temps admiré et détesté. Il est connu  pour son livre inachevé « de la  guerre ».
Le poète Hölderlin se retire dans une tour à Tubingen et choisit un silence total de 40 ans.

Lire Achever Clausewitz, et comprendre un peu mieux le temps présent.

L’histoire de l’humanité, c’est l’histoire de la violence, et l’histoire de la violence, c’est l’histoire de la montée aux extrêmes de la violence.

Selon Clausewitz, l’essence de la guerre c’est le duel. L’activité humaine qui s’en rapproche le plus est le commerce, et, plus encore, la politique. La guerre est un duel de deux nations, de deux puissances, qui va se traduire par d’innombrables duels à plus petite échelle, jusqu’aux duels individuels. La guerre moderne, celle que Clausewitz analyse et célèbre (il redoute le retour de la guerre en dentelles, à laquelle a mis fin le révolution française, avec l’invention du service militaire : « tout citoyen est soldat ») se caractérise par l’action réciproque des deux belligérants l’un sur l’autre, action réciproque qui provoque la montée aux extrêmes de part et d’autre.

Selon Girard, Clausewitz recule devant cette intuition, et on retient de lui la  formule : la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Mais les moyens de la politique font pâle figure devant la logique et la fascination de la guerre, et c’est bien la politique qui va suivre docilement la montée aux extrêmes que provoque la rivalité mimétique entre la France et l’Allemagne, rivalité qui va finalement aboutir aux deux guerres mondiales et à la ruine de l’Europe.

Clausewitz fut le témoin d’une accélération de l’histoire de la violence. Et maintenant ?

« On vit un mouvement d’accélération formidable dans la violence universelle. Les hommes vont s’en rendre compte, ils s’en sont déjà rendu compte… » (René Girard, dans une conférence).

On pense bien sûr aux attentats du 11 septembre 2001, et à ce mélange inouï de violence, d’irrationalité et de planification scrupuleuse.

On pense à la réponse des américains, en Afghanistan aussi bien qu’en Irak. Une réponse elle aussi basée sur un mélange d’irrationalité et de planification scrupuleuse, une réponse d'une violence inouïe, quoique plus compréhensible à nos mentalités occidentales, une réponse qui va déclencher à son tour une violence inouïe…

On pense à la mondialisation, à la guerre commerciale, au combat de tous contre tous. Krach boursier, délocalisations, populations déplacées, pays ruinés en quelques secondes, catastrophes écologiques, humanitaires.

On pense à la guerre généralisée, sporadique, imprévisible, tantôt lointaine, tantôt toute proche,et dont nous recueillons les échos au jour le jour, dans une incompréhension et une incrédulité toujours plus grande.

La guerre de tous contre tous.

La mondialisation est la continuation de la guerre par d’autres moyens.

 

« Les guerres mondiales avaient marqué une étape dans la montée aux extrêmes. Le 11 septembre 2001 a été le début d'une nouvelle phase. Le terrorisme actuel reste à penser. On ne comprend toujours pas ce qu'est un terroriste prêt à mourir pour tuer des Américains, des Israéliens ou des Irakiens. La nouveauté par rapport à l'héroïsme occidental est qu'il s'agit d'imposer la souffrance et la mort, au besoin en les subissant soi-même. Les Américains ont commis l'erreur de « déclarer la guerre » à Al-Qaeda alors qu'on ne sait même pas si Al-Qaeda existe. L'ère des guerres est finie : désormais, la guerre est partout. Nous sommes entrés dans l'ère du passage à l'acte universel. Il n'y a plus de politique intelligente. Nous sommes près de la fin. »
(René Girard, Dans une interview au Point, 18-10-2007.)

René Girard est ce qu’on peut appeler un penseur chrétien. Ses livres ont souvent des titres très évocateurs, très poétiques : 
mensonge romantique, vérité romanesque ;
la violence et le sacré ;
des choses cachées depuis la fondation du monde ;
la route antique des hommes pervers ;
je vois Satan tomber comme l’éclair  ; …

Mensonge romantique, vérité romanesque :
« Croire à l’autonomie de notre désir c’est l’illusion romantique qui est à la base de la plus large littérature. Découvrir la réalité du désir, dévoiler le médiateur, c’est ce que réalisent les grands romanciers comme ceux qui sont étudiés dans ce livre, c’est accéder à la vérité romanesque… Dans Jean Santeuil, premier roman inachevé de Proust, l'écrivain place son héros dans la loge de Mme de Guermantes, arrivé, heureux et triomphant. Dans À la recherche du temps perdu, Proust inverse son point de vue, et place le narrateur dans le parterre obscur, contemplant avec avidité l'objet inaccessible de son désir, la loge de Mme de Guermantes. Cette inversion, révélatrice de la véritable nature du désir, donne à la scène la profondeur et la grandeur littéraire qui faisaient défaut à la scène correspondante de Jean Santeuil. »
(Article wikipedia sur René Girard)

 

La Violence et le Sacré.
La violence est l’autre nom du sacré, le nom qu’elle se donne quand elle se dissimule.

Des choses cachées depuis la fondation du monde.
goya_assemblee_d_ensorceles
(Goya : assemblée d'ensorcelés ; Madrid, musée du Prado)


La route antique des hommes pervers.

Les hommes pervers ce sont ceux dont
« au spectacle de leur chute, les justes se réjouissent,
et l’homme intègre se moque d’eux :
comme elle est réduite à rien leur grandeur !
et quel feu a dévoré leur abondance ! »
(la Bible de Jerusalem, livre de Job, 22, 19-20

Les hommes pervers : ainsi leurs persécuteurs les voient-ils.

 

Je vois Satan tomber comme l’éclair : et puis après l’éclair, après l’orage, après la bataille, il vient une drôle de paix, la paix des cimetières, la paix des braves ? Si la victime est là, et si nous pensons à elle pour quelque temps encore, le persécuteur, lui, a disparu.

 

« Au fond, les rapports humains pour nous ne sont pas vraiment problématiques. La psychologie des individus est problématique. Il y a des gens qui sont qui sont un peu nos boucs émissaires et qui sont censés être malades, c’est pour ça que nous avons de mauvais rapports avec eux. Ils ont besoin d’être psychanalysés, nous jamais. Nous, nous pouvons psychanalyser les autres, mais nous n’avons jamais besoin d’être psychanalysés.
À mon avis la situation des rapports humains est beaucoup plus simple. La violence, les mauvais rapports, n’appartiennent pas à tel ou tel individu. La violence est située entre les individus.

Il y a dans les rapports humains quelque chose d’extraordinaire, quelque chose qui n’est pas dans l’individu, quelque chose qui évolue, qui n’est pas immédiatement définissable, et dont il faut parler essentiellement. »
(R.G, conférence)

« Chacun se croit seul en enfer et c’est cela l’enfer » écrit René Girard, en écho à Lacan : «en enfer nous y sommes déjà ».   


Je ne pense qu'il faille voir en René Girard un penseur ou un philosophe au sens classique du terme, quelqu'un qui construit une théorie, et se mesure à ses prédécesseurs, ses semblables (toujours la rivalité mimétique !), quelqu'un qui va ajouter modestement sa pierre à l'édifice. Il est vrai qu'il n'argumente pas toujours, et s'il le fait ce n'est pas forcément convaincant.
Chacun est donc libre de balayer d'un revers de main sa réflexion. Mais plutôt que de céder à «notre obsession maladive de la contradiction», on peut chercher dans ce livre la lueur de vérité qu'il récèle, en accepter la rude révélation. Dans ses précédents livres il a pu agacer par une adhésion trop évidente et trop rationnalisée aux dogmes les plus (in)discutables du christianisme, mais maintenant il ne s'agit plus de cela. La vulgate chrétienne est abandonnée, il reste que  « le christianisme est la seule religion qui aura prévu son propre échec. Cette prescience s'appelle l'apocalypse. » Il s'agit de dessiller le lecteur sur le temps présent, pas d'échanger des arguments abstraits sur des problèmes éthérés.

 

Après la conférence de René Girard, un des élèves de Richard Pin a posé deux très bonnes questions: 1) est-ce qu'on doit être chrétien pour comprendre à fond la théorie mimétique? et 2) est-ce que celui qui connaît la théorie mimétique est par là moins susceptible d'être violent? René Girard a répondu non aux deux questions--le fait de connaitre la théorie mimétique, a-t-il précisé, ne l'empêche pas de se mettre en colère contre ceux qui ne prennent pas au sérieux la théorie mimétique!
...
...
En général, les conducteurs à Los Angeles roulent tranquillement. Mais parfois un incident insignifiant peut mener à une explosion de colère. C’est ce qu’on appelle « road rage ». Le phénomène est bien connu et appartient à l’univers de la médiation interne. Un conducteur un peu paranoïaque regarde les autres voitures. Il a l’impression que la voiture rouge à sa droite est en train de lui barrer la route. Comme Œdipe devant son père sur la route de Thèbes, il réagit mal. Il imite l’autre conducteur et essaie de se venger en le doublant. Puis il s’arrête soudainement. La voiture derrière doit s’arrêter aussi. C’est une manœuvre dangereuse. Les conducteurs échangent des gestes éloquents et se regardent, furieux. Parfois ce genre d’altercation tourne mal. Les conducteurs sortent de leurs voitures et se battent dans la rue. Ou bien, un des conducteurs suit l’autre pendant des kilomètres. Quand sa proie s’arrête, il sort de sa voiture et essaie de le frapper, voire de le tuer.
(extraits du blog de Trevor Merril, dans le site de l’Association Recherches mimétiques


Deux étrangers au bout du monde, si différents
Deux inconnus, deux anonymes, mais pourtant,
Pulvérisés, sur l’autel, de la violence éternelle.

Renaud, Manhattan Kaboul


 

Everybody is shouting, which side are you on ?

(Bob Dylan, desolation row)


En exergue du livre achever Clausewittz, cette citation de Pascal :

C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d'opprimer la vérité.
Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité,
et ne servent qu'à la relever davantage.
Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence,
et ne font que l'irriter encore plus.
Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre ;
quand l'on oppose les discours aux discours,
ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent
ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge ;
mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre.
Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales :
car il y a cette extrême différence,
que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu,
qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque :
au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis ;
parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même.


Ici résidera notre espoir. L'apocalypse a commencé. Mais il a lui aussi ses faux prophètes...
philippulus