« Il lui fallait un calme à l’intérieur du cœur, où les sons extérieurs n’arrivaient pas.
Lorsqu’il résolvait les problèmes des revues mathématiques, qu’il les recopiait au propre ou les relisait une dernière fois avant de les poster, le professeur murmurait très souvent, satisfait des réponses auxquelles il était parvenu :
— Ah, quel calme.
Quand il avait trouvé la bonne réponse, il ne se sentait pas joyeux ni libéré, mais calme. C’était un état issu de la certitude que les choses étaient à leur place, qu’il n’avait plus à se soucier d’ajouter un timbre ni de gommer, qu’elles allaient rester ainsi éternellement, comme elles l’avaient toujours été. Le professeur aimait cela.
Par conséquent, que ce soit calme était également son plus grand compliment. De bonne humeur, il me regardait souvent de la table en train de fair la cuisine, et quand je préparais des ravioles chinoises, il m’observait d’un air particulièrement étonné. J’étalais un disque de pâte fine sur ma paume, posais dessus la farce et refermauis le petit chausson en formant quatre plis avant de le placer à coté des autres sur une assiette. Il ne quittait pas des yeux cette banale répétition, sans se lasser, jusqu’au dernier. Il était tellement sérieux, laissant même parfois échapper un soupir d’admiration, que cela me chatouillait bizarrement, si bien que je devais me forcer pour ne pas rire.
Voilà, c’est fait, disais-je en soulevant l’assiette de ravioles bien rangées, et c’est alors que, les bras croisés sur la table, le professeur disait en hochant la tête d’un air pénétré :
— Aah, comme c’est calme. »

 

Yoko Ogawa, La formule préférée du professeur, ed. Babel.

 

 

 

                                                     Le binôme de Newton est aussi beau que la Vénus de Milo.

                                                     Le fait est qu’il y a bien peu de gens pour s’en aviser.

                                                    Ôôôô-ôôôôôô… ôôôôôôô ôôôôôôôô

                                                     (le vent là dehors)

 

 Fernando Pessoa, Poésies d’Alvaro de Campos, ed. Gallimard.

 

 

 

Dans la loi faible des grands nombres, il y a aussi une beauté que bien peu ne soupçonnent, hélas, et qui est pourtant une beauté significative, une beauté utile et mystérieuse.

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Regardez le petit  « n » qui s’est installé bien discrètement, sans faire de bruit, tout au bout de la formule. On dirait qu’il est là presque par hasard, par inadvertance.

Et pourtant c’est lui qui nous assure que notre monde est à peu près vivable, qu’il n’est pas entièrement soumis à l’arbitraire, au montrueux.

Ce petit « n », c’est le grand nombre de la loi faible des grands nombres. En devenant très grand, il pousse l’incertitude du jugement humain vers 0, le contingent vers l’absolu, le provisoire vers l’éternel, il dévoile le mathématique, trame du réel.

Les travaux et les jours ne sont peut-être pas inutiles, au fond.

Comme hier, comme demain, le jour se lève.

C’est calme.