26 février 2009
Une tante pauvre
C’est une nouvelle de Haruki Murakami, qui a pour titre « l’histoire d’une tante pauvre ». Le héros se pose des questions sur ce que c’est une tante pauvre. Lui, personnellement n’en a pas dans sa famille, tandis que sa copine, oui.
Moi j’ai le privilège d’en avoir eu deux, de tantes pauvres, et même de les avoir bien connues, quoique étant alors enfant. Je ne sais pas elles étaient vraiment des tantes pauvres, comme en parle Haruki Murakami :
« Mais, au moins, tu as certainement rencontré une tante pauvre au mariage de quelqu’un. Exactement comme chaque étagère possède une longue rangée de livres que l’on n’a pas lus, chaque armoire, une robe qui n’a pratiquement pas été portée, à chaque mariage figure une tante pauvre.
Presque personne ne prend la peine de la présenter aux autres convives. Presque personne ne s’adresse à elle. Personne ne lui demande de faire un discours. Elle a pris place à la table qu’on lui a assignée, mais elle est simplement là – comme une bouteille de lait périmée. Elle avale son consommé à toutes petites cuillérées tristes. Elle mange sa salade avec sa fourchette à poisson. Elle ne parvient pas à attraper tous les haricots. Et c’est la seule qui n’a pas de cuillère quand, au dessert, les glaces sont servies. »
Les miennes, mes deux tantes pauvres, avaient une forte personnalité, au contraire. Elles n’étaient pas du genre à se faire oublier. N’empêche, c’était mes tantes, et elles étaient pauvres, alors…
Alors peut-être que l’une d’elles, ou les deux, est accrochée dans mon dos, sans que je m’en aperçoive. Le héros (qui est le narrateur) de la nouvelle, lui, il se retrouve avec une tante pauvre accrochée dans son dos. Tout le monde la voit – à commencer par ses chats – mais chacun différemment, suivant sa sensibilité et son histoire. Et cela lui vaut quelques mésaventures, plutôt comiques, à vrai dire.
Quand j’y pense je les aimais bien mes deux tantes pauvres. L’une vivait à Montrouge, dans une seule pièce, une fois nous y sommes allés toute la famille, j’étais petit, je m’étais exclamé « qu’est ce que c’est petit chez toi ! » Cela avait provoqué une sorte de scandale, un malaise que tout le monde certainement s’était empressé de dissiper. Mon autre tante elle était communiste, elle s’était mise un peu en marge de la famille, je me souviens, j’étais déjà plus âgé, c’était à la mort de Jacques Duclos, il y avait un Charlie-Hebdo qui se moquait de la mort du vieux stalinien (« Adieu Jacques »), ma tante qui était là louchait sans rien dire sur cette couverture…
Avec cette tante dans le dos, les amis du narrateur s’éloignent de lui :
« Je commençai à me sentir semblable à un fauteuil de dentiste : personne ne le déteste mais tout le monde l’évite. Si, par hasard, je tombais sur des amis, ils trouvaient à l’instant une bonne raison de s’éloigner au plus vite. « Je ne sais pas, m’avoua une fille avec un certain embarras, mais une grande honnêteté. C’est plutôt difficile, tu comprends, de se trouver à tes cotés ces temps-ci. Peut-être que si tu avais un porte-parapluie dans le dos, je ne dis pas…
Un porte-parapluie.
Bon, c’en est assez, me dis-je. De toute façon, les relations sociales, ça n’a jamais été mon fort. Et je n’ai absolument pas envie de vivre avec un porte-parapluie dans le dos. »
Moi je n’ai pas de tante, ni de porte-parapluie, visibles dans le dos. Mais, tout comme le narrateur, les relations sociales, ça n’a jamais été mon fort. Et comme lui, « je fais partie de ces gens qui essaient d’écrire des romans ».
Elles sont là, mes deux tantes pauvres, elles sont là parce que, de temps en temps, je pense à elles. Ce n’est pas qu’elles m’étaient très proches, non ; comme dans ma famille en général, nos rapports étaient assez distendus, assez lointains. Mais n’empêche, elles sont là, ce n’est pas un poids, non, ni une présence, mais un souvenir qui s’éloigne et qui de temps en temps revient en douce, en pointillés.
Et d’ailleurs ce n’est même pas ça. C’est juste un mot, « tante pauvre », un mot qui est planté dans notre chair, ou comme dit H.M, « une sorte d’électrode connectée à l’esprit ». Il y a des millions et des millions de mots, c’est entendu, et des millions et des millions de gens qui les utilisent :
« Le monde regorge de millions de raisons qui donneront je ne sais combien de millions de résultats différents. Il existe des millions de raisons de vivre et des millions de raisons de mourir. Des millions de raisons de trouver des raisons. »
Alors on se débrouille avec la tante pauvre qui est dans notre dos. Et puis d’ailleurs on est tous, peu ou prou, une tante pauvre, on ne peut même pas dire la tante pauvre de quelqu’un. La tante pauvre n’appartient à personne, elle n’est de nulle part. Elle est la part oubliée, le contraire de la part maudite. Peut-être la part des anges ?
« Bien sûr, le temps terrasse tout un chacun avec une égale indifférence. Comme un cocher bat son vieux cheval jusqu’à ce qu’il meure sur le chemin. Mais la correction que nous subissons est si légère que peu d’entre nous s’aperçoivent qu’ils sont battus.
Néanmoins, lorsqu’il s’agit d’une tante pauvre, nous sommes aptes à voir en face les espiègleries du temps, comme à travers les vitres d’un aquarium. »
Elle a une sorte de perfection, la tante pauvre, dit H.M. La perfection de nos regrets, de notre nostalgie. La perfection du temps qui vient, d’un rêve d’avenir, d’une utopie où tous nous serions heureux et fraternels.
Ou alors la perfection d’une expression lointaine, à venir, « dans dix mille ans ». Nous aurons tout, dans dix mille ans, répond en écho Léo Ferré. Mais non, ça n’a rien à voir, Léo Ferré comme le chantre des tantes pauvres, vous pensez…
Ça me rassure de penser à ça, à un avenir tellement lointain – l’an 12009 ! – que bien sûr il n’existe pas du tout, mais que en même temps il est là, et il me console de ma paresse, et de cet ennui et de cette difficulté qu’il y a à vivre chaque jour l’un après l’autre (« Tu sais, continua-t-elle, comme si elle me confiait un secret, la vie est vraiment dure. – Je sais. Elle avait raison. C’est vraiment dur de vivre. »).
Le dalaï lama, lui, il dit :
« Se contenter de vivre ne suffit pas. Les vingt premières années de notre existence, on se dit que l’on est trop jeune et on ne se met pas à l’étude. Après, on passe vingt autres années à dire : « je vais pratiquer, je vais pratiquer », mais on ne le fait pas. Viennent ensuite vingt années qui se passent à répéter : « je ne peux pas, je ne peux pas », à se lamenter de ne pouvoir étudier parce que l’on est trop vieux, que la vue baisse et l’ouïe aussi. C’est ainsi que l’on gaspille sa vie. »
Il a raison le dalaï lama ! Mais je doute qu’une tante pauvre un jour se soit accrochée à ses basques… Ou alors c'est le contraire : la tante pauvre c'est le karma, c'est le passif des vies antérieures gâchées, et le dalaï lama lui qui est l'illuminé il a à sa basques toutes ces pauvres vies...
Et quand tout sera accompli – dans dix mille ans – toutes les tantes pauvres reviendront, le monde sera fait à leur mesure, ce sera un spectacle de pure beauté. Oui, nous verrons cela, si dieu nous prête vie, encore, pour dix mille ans !
L’histoire d’une tante pauvre, une nouvelle de Haruki Murakami. Dans le recueil «Saules aveugles, femme endormie », ed. Belfond.
Commentaires
nos tantes pauvres
Cher Gab,
beau texte.
J'ai lu,par hasard comme souvent,un livre de Haruki Murakami:"Au sud de la frontière,à l'ouest du soleil".J'ai beaucoup aimè.
Nos tantes pauvres ne l'étaient pas.Elles avaient une foi,l'une catholique l'autre communiste,et elles y ont consacré leur vie.
J'ai mieux connu la communiste...En allant la voir dans sa banlieue sinistre ou elle partageait avec une amie un petit appartement d'une grande barre triste et grise j'ai vu qu'elle était heureuse,malgré son travail à la chaine dans une usine Ford.Elle avait voulu vivre ouvrière parmi les ouvriers,malgré un formation d'assistante sociale qui lui aurait permis de travailler dans un bureau.J'avais por elle de l'affection mais aussi de l'admiration pour son exigence vis-à-vis d'elle-meme.Suivre une voie très dure matériellement,toute sa vie..Et puis quel franc-parler!Quel mépris pour les bourgeois cathos hypocrites!Son état de pauvre elle le revendiquait:c'était son choix et son combat.
Elle m'a beaucoup influencé:aller là ou il y a urgence.
A son enterrement il y avait foule .L'église laide et grise et triste et grande était remplie de ses compagnons.L'émotion,la tristesse,le désespoir mème y etaient boulversants.
Au bord de sa tombe,quand on vient serrer la main des gens de la famille,des dizaines de personnes souvent en larmes,avec des mots très simples m'ont dit combien elle avait été importante dans leur vie,sa générosité et son dévouement aux autres.J'ai été vraiment impréssonné,d'autant plus que beaucoup me regardait avec un grand respect et mème une certaine admiration,parcque j'étais son neveu,comme si ses qualites etaient en quelque sorte héréditaires .
Pauvre,ne voulant jamais parler d'elle-meme ni de tout ce qu'elle faisait,grande gueule à l'occasion,aimant bien boire et bien manger avec les copains.Je souhaite à tous d'avoir une tante pauvre de cet acabit,meme dans le dos.
L'autre tante s'était réellement retirée du monde.Il y avait un secret à cette attitude: un amour de jeunesse brisé.La religion a été son refuge.Mais elle était très gentille,venant nous voir 2 fois par mois et soutenant maman quand la situation est devenue très difficile.Une vie à s'effacer dans la religion.Un choix aussi.
Je lirai le livre dont tu parles:tu en parles bien.
Salut et fraternité.
... pour ce commentaire;
Oui, les personnes que nous aimons et qui sont mortes nous accompagnent gentiment dans notre existence incertaine. Au fur et à mesure que nous vieillissons elles sont de plus en plus nombreuses à nous rendre ce service. Que de morts, déjà, derrière nous !
Dans ce message j'ai voulu donner une expression à l'émotion et à la joie que m'a procurée la lecture de cette nouvelle ; ne pas en faire une critique, surtout pas, mais prolonger, traduire, partager le bonheur de la lecture.
J'ai légèrement remanié la fin de mon message. La nouvelle a une dimension comique que je ne crois pas avoir réussi à rendre.
De Murakami je recommande "les amants du spoutnik" et "kafka sur le rivage".
Salut et fraternité !
raison
Cher Gab,
comme tu as raison:le partage,la découverte,l'échange d'émotions et de réfléxions... C'est ton blog!
La camarde me tourne autour depuis pas mal d'années et sa faux brille de plus en plus souvent dans mes nuits.C'est idiot:je connais la fin de l'histoire depuis long longtemps.Tu as raison:de plus en plus de personnes aimées et mortes.J'aimes bien penser à elles et à ce qu'elles m'ont apporté.Ca les fait encore vivre.
Je sais aussi que dans 2 ou 3 générations il n'y aura plus aucune trace de moi.
Je ne crois pas que ma vie fut incertaine:j'ai toujours voulu enseigner dans les milieux les plus défavorises.Je crois avoir fait ça corréctement.Mais surtout j'ai toujuos voulu jouir de la vie et surtout dans la merde:il ne faut pas beaucoup de sous pour bien rigoler ,manger et boire ensemble meme si c'est pas très bon,et meme si les autres sont cons.
Et puis voyager.Avec soi et tous nos fantomes aimes ou detestes,mais l'envie d'une rencontre avec un vieux paysan grec qui offre un panier de figues dans son verger frais sous un soleil eblouissant,ou celle d'une famille sénégalaise
nous acceuillant dans sa petite maison sur une ile
de coquillages avec de l'orangina bien frais,et tout autour des enfants riants,et le souvenir aussi de ces maisons en tek thailandaises et du thé et des petits gateaux offerts sans pouvoir communiquer avec nos hotes,et les rhumeries et les petits bars dominicains,tout peinturlurés de couleurs violentes,perdus au milieu des champs de canne,les vieux travailleurs édentes(le travail dans les champs de canne c'est très très dure) m'offrant le rhum de bienvenue,l'orchestre qui s'installe et l'émotion qui vous vient et vraiment le plaisir partagè de rire et danser(mal pour moi!) ensemble.
Le dalai lama défend son église et se montre exclusif:de grands philosophes ( Epicure ,Platon,
Hegel et d'autres) ont pensé autrement.Et je n'aime pas les églises.A vrai dire,s'il me reste un peu de foi religieuse je sais que c'est par peur.
Merci Gab pour tes beaux textes et ta grande sensibilité.Continue!
Salut et fraternité.
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