C’est une nouvelle de Haruki Murakami, qui a pour titre « l’histoire d’une tante pauvre ». Le héros se pose des questions sur ce que c’est une tante pauvre. Lui, personnellement n’en a pas dans sa famille, tandis que sa copine, oui.

Moi j’ai le privilège d’en avoir eu deux, de tantes pauvres, et même de les avoir bien connues, quoique étant alors enfant. Je ne sais pas elles étaient vraiment des tantes pauvres, comme en parle Haruki Murakami :

 

« Mais, au moins, tu as certainement rencontré une tante pauvre au mariage de quelqu’un. Exactement comme chaque étagère possède une longue rangée de livres que l’on n’a pas lus, chaque armoire, une robe qui n’a pratiquement pas été portée, à chaque mariage figure une tante pauvre.

Presque personne ne prend la peine de la présenter aux autres convives. Presque personne ne s’adresse à elle. Personne ne lui demande de faire un discours. Elle a pris place à la table qu’on lui a assignée, mais elle est simplement là – comme une bouteille de lait périmée. Elle avale son consommé à toutes petites cuillérées tristes. Elle mange sa salade avec sa fourchette à poisson. Elle ne parvient pas à attraper tous les haricots. Et c’est la seule qui n’a pas de cuillère quand, au dessert, les glaces sont servies. »

 

Les miennes, mes deux tantes pauvres, avaient une forte personnalité, au contraire. Elles n’étaient pas du genre à se faire oublier. N’empêche, c’était mes tantes, et elles étaient pauvres, alors…

Alors peut-être que l’une d’elles, ou les deux, est accrochée dans mon dos, sans que je m’en aperçoive. Le héros (qui est le narrateur) de la nouvelle,  lui, il se retrouve avec une tante pauvre accrochée dans son dos. Tout le monde la voit – à commencer par ses chats – mais chacun différemment, suivant sa sensibilité et son histoire. Et cela lui vaut quelques mésaventures, plutôt comiques, à vrai dire.

Quand j’y pense je les aimais bien mes deux tantes pauvres. L’une vivait à Montrouge, dans une seule pièce, une fois nous y sommes allés toute la famille, j’étais petit, je m’étais exclamé « qu’est ce que c’est petit chez toi ! » Cela avait provoqué une sorte de scandale, un malaise que tout le monde certainement s’était empressé de dissiper. Mon autre tante elle était communiste, elle s’était mise un peu en marge de la famille, je me souviens, j’étais déjà plus âgé, c’était à la mort de Jacques Duclos, il y avait un Charlie-Hebdo qui se moquait de la mort du vieux stalinien (« Adieu Jacques »), ma tante qui était là louchait sans rien dire sur cette couverture…

Avec cette tante dans le dos, les amis du narrateur s’éloignent de lui :

 

« Je commençai à me sentir semblable à un fauteuil de dentiste : personne ne le déteste mais tout le monde l’évite. Si, par hasard, je tombais sur des amis, ils trouvaient à l’instant une bonne raison de s’éloigner au plus vite. « Je ne sais pas, m’avoua une fille avec un certain embarras, mais une grande honnêteté. C’est plutôt difficile, tu comprends, de se trouver à tes cotés ces temps-ci. Peut-être que si tu avais un porte-parapluie dans le dos, je ne dis pas…

Un porte-parapluie.

Bon, c’en est assez, me dis-je. De toute façon, les relations sociales, ça n’a jamais été mon fort. Et je n’ai absolument pas envie de vivre avec un porte-parapluie dans le dos. »

 

Moi je n’ai pas de tante, ni de porte-parapluie, visibles dans le dos. Mais, tout comme le narrateur, les relations sociales, ça n’a jamais été mon fort. Et comme lui, « je fais partie de ces gens qui essaient d’écrire des romans ».

Elles sont là, mes deux tantes pauvres, elles sont là parce que, de temps en temps, je pense à elles. Ce n’est pas qu’elles m’étaient très proches, non ; comme dans ma famille en général, nos rapports étaient assez distendus, assez lointains. Mais n’empêche, elles sont là, ce n’est pas un poids, non, ni une présence, mais un souvenir qui s’éloigne et qui de temps en temps revient en douce, en pointillés.

Et d’ailleurs ce n’est même pas ça. C’est juste un mot, « tante pauvre », un mot qui est planté dans notre chair, ou comme dit H.M, « une sorte d’électrode connectée à l’esprit ». Il y a des millions et des millions de mots, c’est entendu, et des millions et des millions de gens qui les utilisent :

« Le monde regorge de millions de raisons qui donneront je ne sais combien de millions de résultats différents. Il existe des millions de raisons de vivre et des millions de raisons de mourir. Des millions de raisons de trouver des raisons. »

 

Alors on se débrouille avec la tante pauvre qui est dans notre dos. Et puis d’ailleurs on est tous, peu ou prou, une tante pauvre, on ne peut même pas dire la tante pauvre de quelqu’un. La tante pauvre n’appartient à personne, elle n’est de nulle part. Elle est la part oubliée, le contraire de la part maudite. Peut-être la part des anges ?

 

« Bien sûr, le temps terrasse tout un chacun avec une égale indifférence. Comme un cocher bat son vieux cheval jusqu’à ce qu’il meure sur le chemin. Mais la correction que nous subissons est si légère que peu d’entre nous s’aperçoivent qu’ils sont battus.

Néanmoins, lorsqu’il s’agit d’une tante pauvre, nous sommes aptes à voir en face les espiègleries du temps, comme à travers les vitres d’un aquarium. »  

 

Elle a une sorte de perfection, la tante pauvre, dit H.M. La perfection de nos regrets, de notre nostalgie. La perfection du temps qui vient, d’un rêve d’avenir, d’une utopie où tous nous serions heureux et fraternels.

Ou alors la perfection d’une expression lointaine, à venir, « dans dix mille ans ». Nous aurons tout, dans dix mille ans, répond en écho Léo Ferré.  Mais non, ça n’a rien à voir, Léo Ferré comme le chantre des tantes pauvres, vous pensez…

Ça me rassure de penser à ça, à un avenir tellement lointain – l’an 12009 ! – que bien sûr il n’existe pas du tout, mais que en même temps il est là, et il me console de ma paresse, et de cet ennui et de cette difficulté qu’il y a à vivre chaque jour l’un après l’autre (« Tu sais, continua-t-elle, comme si elle me confiait un secret, la vie est vraiment dure. – Je sais. Elle avait raison. C’est vraiment dur de vivre. »).

 

 Le dalaï lama, lui, il dit :

« Se contenter de vivre ne suffit pas. Les vingt premières années de notre existence, on se dit que l’on est trop jeune et on ne se met pas à l’étude. Après, on passe vingt autres années à dire : « je vais pratiquer, je vais pratiquer », mais on ne le fait pas. Viennent ensuite vingt années qui se passent à répéter : « je ne peux pas, je ne peux pas », à se lamenter de ne pouvoir étudier parce que l’on est trop vieux, que la vue baisse et l’ouïe aussi. C’est ainsi que l’on gaspille sa vie. »

 

Il a raison le dalaï lama ! Mais je doute qu’une tante pauvre un jour se soit accrochée à ses basques… Ou alors c'est le contraire : la tante pauvre c'est le karma, c'est le passif des vies antérieures gâchées, et le dalaï lama lui qui est l'illuminé il a à sa basques toutes ces pauvres vies...

 

Et quand tout sera accompli – dans dix mille ans – toutes les tantes pauvres reviendront, le monde sera fait à leur mesure, ce sera un spectacle de pure beauté. Oui, nous verrons cela, si dieu nous prête vie, encore, pour dix mille ans !

 

L’histoire d’une tante pauvre, une nouvelle de Haruki Murakami. Dans le recueil  «Saules aveugles, femme endormie », ed. Belfond.