23 mars 2009
l'homme de glace
« J’ai épousé un homme de glace. »
Un vrai homme de glace.
Mon histoire parait extraordinaire, unique, il n’y en a pas de semblable. Tout le monde dans ma famille m’a rejetée. Maintenant je suis dans la solitude glacée, tout le monde m’a oubliée, peut-être les gens ne me voient même pas.
Peut-être une lointaine cousine française aurait pu me comprendre, et partager ma peine :
« Maman le vent me fait la cour
le vent me trousse et m’éparpille
le vent me souffle des discours…
Il pousse mes volets la nuit…
Et je crois qu’un enfant va naitre…
Maman mon fils est né ce soir
J’en suis restée toute meurtrie
N’ai pas eu le temps de le voir
Il m’a laissée à ma folie
et le voici parti maman
Aux trousses de son père le vent… »
J’ai entendu parler d’une possible sœur, de son histoire on a fait un film. Son mari travaillait sur une plate-forme pétrolière. Il a un accident, il est condamné, elle dans sa folie elle le sauve, pour lui elle se sacrifie, lui il a l’air de trouver ça normal, il se rend pas compte. Au moins elle pour se sauver elle parle avec les anges. Et puis elle se sauve pour de bon, elle monte au ciel je crois me souvenir. Pendant ce temps inlassablement les vagues se cassent.
Ô vous toutes mes sœurs oubliées sacrifiées
rejetées en marge de la vie des hommes,
cantonnées dans le désert de la fatalité,
méprisées ignorées moquées,
mes innombrables sœurs invisibles,
ne me rejetez pas partagez ma peine,
j’ai épousé un homme de glace.
L’homme de glace, une nouvelle d’Haruki Murakami, dans le recueil « saules aveugles, femme endormie », ed Belfond.
La femme du vent, une chanson d’Anne Sylvestre.
Breaking the waves, un film de Lars von Trier.
07 mars 2009
tristesse d'amiens
(Vous pouvez cliquer sur les images pour les agrandir)
Un an à peu près que les travaux de rénovation de la place de la gare du Nord, à Amiens, sont finis .
La place de la gare c’était l’œuvre d’Auguste Perret, après la guerre, une place de proportions très classiques, mais révolutionnaire quant à son matériau – le béton – et dominée par l’étonnante silhouette de la tour Perret.
Une architecture modulaire, intelligente, qui parvenait à s’intégrer dans un lieu disparate, essentiel et contradictoire de la ville, et qui lui donnait une unité.
Une place surtout qui remplissait son rôle de carrefour et de rencontres, où il y avait des bagnoles, des gens, des taxis,… et même quelques arbres…,
et, aux heures de pointe, des embouteillages, des cris et de l’énervement, une place devant une gare, quoi, vivante de la vie des grandes villes de la fin du vingtième siècle.
Le maitre des lieux d’alors (Gilles de Robien), pour des motifs certainement louables, décida de remanier ce lieu hautement sensible, et donna, après un simulacre de concertation, sa préférence, au « projet Vasconi ».
Sur le papier, et sur les croquis, cela apparaissait comme une légère épure dessinée et construite par des anges, une « canopée », une verrière évanescente, quasiment immatérielle :
Hélas ! le résultat est tout à fait différent… 
On a l’impression que les décideurs se sont dits : toutes ces voitures, ces gens qui font des choses aux abords de la gare cela fait vraiment trop désordre, il faut mettre un terme à tout ça, il n’y a qu’ à interdire la circulation et le stationnement des voitures des piétons et des bus, comme ça nous aurons la paix, nous aurons un espace parfait, pur, calme, non pollué par l’humanité, le vulgum pecus.
De ce point de vue c’est réussi. Le résultat est un espace pompeux, vide, théâtralisé. Une scène de théâtre, oui, mais les seuls acteurs sont des adeptes du skate-board, peu enthousiastes, et il n’y a pas beaucoup de spectateurs.
Tout converge vers des coulisses sinistres et anonymes.
En se baladant sous la canopée, on s’aperçoit qu’on a affaire à des perspectives tristes, des plans inclinés, ou verticaux, ou horizontaux, sans grâce, sans rythme, sans débouchés.
C’est vrai qu’il n’y a plus d’embouteillage à la gare : il est pratiquement impossible de stationner pour venir chercher ou déposer un visiteur. Les taxis ont obtenu une dérogation, ils peuvent attendre le client sous la canopée, comme en douce, en marge. Mais pour les particuliers, il faudra composer avec les stationnements interdits, et de toute façon, impossible de passer naturellement près de la gare, on a à subir un détournement arbitraire, inutile, qui vous entraine dans un des plus laids paysages urbains qui soit, en plein centre-ville !
L'anonymat d'une ville grise et froide, agrémenté d'un magasin de pompes funèbres...
Maigre consolation : de Robien a été battu aux élections municipales, laissant la place à une équipe socialiste, apparemment plus soucieuse de la vie quotidienne des gens que de parsemer la ville de monuments et constructions plus ou moins grotesques.
Mais n’empêche que pour maintenant longtemps la situation autour de la gare est figée. Il sera long, difficile et couteux de réparer les dégâts. Toutes les contradictions, les difficultés, toute l’histoire de la ville, qui se concentrent dans ce lieu, sont maintenant coiffées d’une incompréhensible et inutile « canopée », le contraire d’une architecture belle et intelligente, telle qu’on peut la voir à l’autre gare du Nord, à l'autre bout de la ligne, la gare du nord de Paris, et son puits de lumière…
Alors oui, on peut parler de tristesse d'Amiens. Tout n'est pas négatif dans ce qu'a accompli de Robien, loin de là. Il a sorti la ville de sa torpeur résignée, il en a fait une métropole dans le gout de l'époque, bien plus vivante qu'elle ne l'était, relativement attractive, et certaines réalisations et équipements sont des réussites.
Mais on a l'impression en passant et repassant sur cette place qu'une sorte d'ancienne malédiction est revenue. La malédiction d'une ville qui ne trouve pas sa place entre les agglomérations parisiennes et lilloises, qui a voulu se la jouer grande dame ambitieuse, et qui se retrouve malgré tous ses efforts affublée d'un faux nez vulgaire et encombrant, et qui sait qu'il sera bien difficile de rattraper le coup, de réparer les dégâts, de se composer un visage plus aimable.
Les hortillonnages sont tout prés, oublions l'agitation et le calme également factices, profitons de notre chance – la ville est là, tout autour, nous entendons sa rumeur assourdie ! – contemplons longuement le jeux et les reflets d'une pâle lumière dans le courant tranquille de la Somme...





