14 mai 2009
new york !
(vous pouvez cliquez sur les images pour les agrandir)
« Dès l'aérogare
J'ai senti le choc
Un souffle barbare
Un remous hard-rock
Dès l'aérogare
J'ai changé d'époque
Come on! Ça démarre
Sur les starting-blocks... »
Moi c’est en sortant du bus
que j’ai senti ce choc
une vibration
une rumeur inlassable un souffle formidable
j’ai vu des montagnes des à-pic
des forêts transparentes de verre et d'azur
des assemblées de géants tranquilles
la houle des buildings la skyline
j’ai vu la ville fortifiée
plus ancienne peut-être que nos villes médiévales
plus ancienne que les remparts de Thèbes de Baalbek
des donjons des beffrois des vigies des murailles
Et j’ai vu aussi des humains
« des hommes, partout des hommes »
des torrents d’humains des déferlements d’humains des océans
d’humains
l’océan de l’humanité du monde humain
à chaque fois des visages uniques


l’impression quelquefois d’être dans à naples par exemple
dans une ville d’Italie
chacun joue son rôle avec ce qu’il faut de frime de
conviction ou bien de détachement

trouver le rythme entrer dans la danse oui
mais jamais ne fermer les yeux
toutes les routes du monde convergent ici
sur cette île cet archipel bien blotti au fond de sa baie
c’est un accumulateur l’énergie explose et rebondit
les migrations incessantes de l’humanité toutes elles sont
passées par là elles ont débarqué leurs lots de douleurs et de joies et de
croyances
ici c’est l’humanité à nu au milieu de l’artifice de
l’artefact de l’image de l’illusion
c’est comme partout ailleurs mais c’est bien plus fort bien
plus lisible
16 décembre 2007
musée du quai branly
« Monsieur Jacques Chirac, président de la République,
qui a voulu le musée du quai Branly pour rendre justice aux arts des peuples d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques, en reconnaissant leur places essentielles au sein du patrimoine universel, et contribuer ainsi au développement nécessaire entre les cultures et les civilisations,
a inauguré ce bâtiment le 20 juin 2006.
Jean Nouvel architecte»
Tout est dit. On
dirait presque un aveu.
Il est temps en effet de rendre justice aux arts des peuples
« d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques ».
Rendre justice aux peuples du monde entier, à peu de choses
près.
Pour ce peu de choses, voir dans tous les autres musées, s’ils
ne sont pas ethnographiques.
Voir l’art occidental, mais ce mot résonne soudain de
manière bizarre.
L’occident opposé au reste de l’humanité. Ce reste de l’humanité
que l’on ne peut pas nommer (voir l’appellation topographique, creuse et neutre
« musée du quai Branly »),
Cet occident obsessionnel, hégémonique, pléthorique, qu’on
ne peut pas définir.
Remarquez, il y a des trucs pas mal.
Mais ici il ne s’agit pas de ça. À l’intérieur ça se présente comme un réseau de galeries obscures et chaleureuses. On pense à des sentiers tracés dans la forêt, et aussi au fonctionnement organique, secret, de nos corps, à une matrice protectrice. Dans des replis on peut s’assoir et voir les gens passer dans la pénombre.
Les vitrines multiplient les reflets des œuvres, les reflets se mêlent aux œuvres, aux gens, à ton reflet à toi, dans la vitrine que tu déchiffres, à la recherche de ton mystère.
Dans des renfoncements plus obscurs encore, un éclairage parcimonieux (on a du mal à repèrer, puis lire les étiquettes ! qui d’ailleurs sont d’une exemplaire concision, se gardant bien de vous distraire de l’essentiel) laisse l’ œuvre exposée vibrer de toute sa force. La petitesse de la salle fait que vous êtes seul, c’est vous qui vous penchez, qui allez à l’œuvre, et vous pourriez vous penser vraiment en voyage, enfin face à du vivant, à de l’inconnu.
Vous pouvez ainsi voyager à travers toute l’Afrique, un voyage express, mais épuisant et pourtant frustrant. Passé le Maghreb – pas si lointain – on pénètre aussitôt dans l’inconnu, et vous parcourez des lieux mystérieux et prestigieux et familiers et oubliés : la falaise de Bandiagara, la boucle du Niger, le plateau du Bihé… Et puis le voyage est déjà fini, et vous n’avez rien vu…
Notre ignorance est immense.
On se retrouve soudain face à face avec l’inconnu.
Et l’inconnu pour nous maintenant c’est
la naissance
l’homme et la femme
la mort
et aussi la guerre le sacrifice et le don et le partage
Une exposition temporaire est là pour vous rappeler à l’ordre. Anne Noble, une néo-zélandaise, vous ramène à la triste réalité de ce qu’est souvent l’art contemporain, faut-il dire l’art occidental ?
Et puis une autre exposition, les premiers daguérréotypes de personnages africains. Le regard, scientifique et colonial, posé froidement sur l’infinie tristesse du colonisé.
«Les philosophes : Le Monde n’a pas d’age. L’humanité se déplace, simplement. Vous êtes en Occident, mais libre d’habiter dans votre Orient, quelque ancien qu’il vous le faille, — et d’y habiter bien. Ne soyez pas un vaincu. Philosophes, vous êtes de votre Occident.»
Arthur Rimbaud, une saison en enfer.
27 octobre 2007
chalencon
Dans la haute Loire. Il y en a un autre en Ardèche, rien à voir.
Un tout petit village qui domine une vallée sauvage, avec quand même un chateau et une église,
et un pont, le pont du diable. Tout a été refait à neuf, comme pour accueillir les touristes, mais ça en reste là : pas une seule échoppe, pas un café... N'empêche qu'il y a quelques touristes, et une dame très gentille fait visiter l'église, donne quelques explications, mais presse tout de même les gens, vous comprenez, il est tout de même midi...
Dans le sombre de l'église, une pietà naïve et populaire
Au plafond des graffitis mystérieux. Des élèves d'une école d'architecture les ont reproduits fidèlement sur un panneau, à des fins d'étude ?
Les gens du village ne se cachent pas, mais ne se montrent pas. Ils vivent leur vie, dans le silence d'une rivière bavarde et invisible, et les murmures du vent.
Un sculpteur inconnu a laissé le porche de sa cour ouvert. Au fond de la cour, disposés dans une ancienne grange, à la hauteur d'un violent contraste d'ombre et de lumière, on voit entre autres :
un jeune homme triste, un mineur réjoui, une dame nue, grasse et sensuelle, un autre jeune homme à l'air plutôt satisfait,des chats, des statuettes égyptiennes...
Voilà, la visite est terminée. Nous rejoignons notre voiture (il a fallu se garer un peu plus haut, avant que de franchir le pont). Dans un pré, deux chevaux se tiennent compagnie.
Recherche du silence, 1
29 mars 2007
essaouira
Essaouira, Maroc. Sur l’Atlantique, à hauteur à peu près de Marrakech.
Des formidables fortifications protègent la ville de l’océan en perpétuelle furie, et, moins efficacement, du vent du large, capricieux et insistant.
Tous les lieux ne sont pas égaux dans le monde. Essaouira est un lieu unique, oh, pas grand’chose, une atmosphère, le vent qui nettoie tout en permanence, et l’air chargé de sel marin qui empêche que rien ne devienne définitif, trop bien lêché, malgré les coups du tourisme.
Il y a cet air qui fait que les gens sont calmes et doux, ce qui contraste singulièrement avec l’énergie incroyable, la truculence des marrakchis.
Et puis, toujours, la lumière, les miracles de la lumière…
Un musée à peu près vide…
toujours le bleu et le jaune en contrepoint
La suprême élégance, la délicatesse des ruines
et puis des chefs d’œuvre d’architecture que personne n’a calculés
peut-être une question de rythme, une question de la douceur des jours
23 mars 2007
Place Djema El Fna
Place Djema El Fna, Marrakech. « La place », disent les marrakchis.
Ouverte d’un coté sur une allée majestueuse, quelque peu européenne, qui conduit à la Koutoubia. De l’autre coté elle se resserre doucement pour mener à des entrées vers les souks.
Une déception possible si on la découvre dans la journée : ce n’est pas si animé que ça, on a l’impression de préparatifs, de la répétition alanguie d’un spectacle incertain. Mais le théâtre prend tout son sens quand tous les acteurs sont là, à la tombée de la nuit, puis dans la nuit.
Les acteurs : la lumière, le bruit, la fumée des popotes, la foule des marrakchis, et vous. Tâchez de faire bonne figure, on ne vous laissera pas longtemps dans votre peau de spectateur. Tout le monde vous interpelle sans ménagements, alors comportez vous comme il faut, soyez une personne égale parmi ses égales, laissez vous aller aux innombrables spectacles qui se déroulent sous vos yeux, les roulements de tambours vous appellent de l’autre coté de la place, déjà dans l’obscurité. Les volutes de fumée tourbillonnent à contre jour dans la lumière dorée et trouble, déclinante. Vous êtes, vous demeurez un touriste, mais vous êtes bien plus que cela, chacun vous invite à partager la magie de cet instant, de cette place immense parcourue de frissons, d’attroupements, de rencontres.
Il faut toujours aller voir plus loin, ailleurs.
Des conteurs agglutinent des hommes fascinés. On comprend qu’il s’agit tantôt de farces paysannes, tantôt de drames immémoriaux.
Une jeune femme européenne danse avec un long ruban, sur la musique hypnotique d’un sommaire orchestre berbère.
Des vendeurs immobiles devant les étals d’une lointaine et puissante Afrique.
Des passants vous sourient, vous interpellent. Maintenant vous êtes bien, vous êtes comme chez vous, mais attention, il ne s’agit pas de se laisser à une quelconque rêverie.
Il s’agit au contraire d’être extraordinairement attentif.
De saisir à l’instant l’instant présent.
Le moment propice, puis le moment propice.
À la claire lumière
du couchant, qui projette ses couleurs franches et ses contours nets…
Je préfère le
trouble et la magie du contrejour…
Puis viennent les
lumières de la nuit, et, toujours, les frères humains…
27 avril 2005
togo : comment s'informer ?
Pas en regardant la télé en tout cas : sur toutes les chaînes les
mêmes images en boucle, une fumée noire qui monte au dessus des rues de
Lomé, des policiers qui tabassent à plusieurs un manifestant à terre,
des jeunes types excités qui brandissent des massues. À la radio c'est
pas mieux, l'important en ce moment c'est l'airbus A380 qui fait son
premier vol d'essai. Pourtant on en parle déjà un peu plus, il y a des
émeutes, "au moins 11 morts", des français ont été "exfiltrés" par la
police togolaise, des libanais attaqués, il y a des pillages... Mais tout cela est expédié en 2 minutes.
Sur
Radio France Internationale "Afrique", même topo, visiblement c'est le
"France" qui est important, pas le "international", les nouvelles sont
quasiment les mêmes que sur France-Inter.
En
regardant sur Google,
on passe du silence quasi-complet au trop-plein, on est submergé de
nouvelles répétitives, certaines sont d'origine douteuse, ou
visiblement orientées. Néanmoins tout le monde condamne et s'inquiète
de ce qui se passe, à l'exception notable de Paris, qui trouve que le
scrutin s'est déroulé dans des conditions "globalement
satisafaisantes", ... et de l'agence de presse chinoise Xinhuan. Les
mystères de la géopolitique...
J'essaie de joindre mon
ami togolais Stephan par téléphone, ça sonne occupé, ou alors une suave voix me dit
que le réseau est "provisoirement fermé".
Alors
il reste les journaux, pas tous, les journaux indépendants. Deux très
bons articles du "Canard enchaîné" rappellent opportunément un certain
nombre de faits gênants : les réserves des observateurs américains,
allemands et africains, les protestations de Kofi Yamgnane, le
refoulement aux frontières de l'envoyé spécial du Figaro...
De
tout cela on ne parle pas à la radio et à la télé, et l'information est
noyée sur Internet. Lisez les journaux, c'est le métier des
journalistes de faire une synthèse objective de ce qui se passe. Pour
se faire une opinion sur le traité constitutionnel, lisez les journaux,
c'est plus simple que de lire le texte, des gens dont c'est le
métier l'ont fait pour vous, et plus sûr que d'écouter les sirènes
désinformatrices du Net, dans le genre Étienne Chouard. Le problème
c'est qu'on se méfie de ces "élites" qui sont loin du "peuple", et qui
ne cherchent qu'à nous tromper. Alors on préfère les bateleurs, les
démagos.
En attendant, pour revenir au Togo, j'ai honte.
19 avril 2005
togo
Dimanche prochain, 24 avril, élections présidentielles au Togo.
Samedi
dernier, 16 avril, violents affrontements entre les forces de l'ordre
et les partisans de l'opposition ; au moins 7 morts, plus d'une centaine
de blessés.
Voici des extraits d'un courrier daté du 25 mars de
Stephan, mon ami togolais (il s'agit de la suite du courrier évoqué
dans "Bè, le fief de l'opposition" :
Le 13 mars, ce furent les funérailles nationales d'Eyadema
[à Lomé]. Événement populaire ici, présence de Michel Barnier. Le 15 ce furent les
funérailles à Kara au palais des congrès (la grande maison chinoise avec une très
grande salle de conférences), et pour la circonstance la ville était pleine à
craquer pour une fois d'étrangers. Plus une place dans les hôtels, tous sans exception
et même des embouteillages dans notre petite ville ! Le soir offrandes aux
Dieux, et refus des offrandes. Le devin accuse un des frères du général d'être à
l'origine des décès dans la famille Gnassingbé. Trois cette année, pensé-je, et
dans la foulée le frère incriminé, alité qu'il était sur son lit d'hôpital car
blessé dans d'autres péripéties, se fait assassiner de 18 balles, dont une le
foudroie. Chimie noire à laquelle personne ne croit - en tout cas pas moi -
mais qui illustre bien les impunités de ce clan. Car aucune enquête ne sera
jamais ouverte pour juger les auteurs de ce meurtre. Affaire classée ...
[...] La suite eh bien ce sont les ingérences de la
France.[...]Dahuku [un opposant] n'est pas n'importe qui au Togo. C'est un réformateur, et possiblement le seul
politicien correct et reconnu comme tel à l'heure actuelle avec Léopold
Gnininvi éventuellement. D'ailleurs aux concertations pour le choix du candidat
unique de l'opposition ils furent les deux retenus. Au deuxième tour Dahuku
(nordiste) l'emporta avec 2/3 des voix. Et un des opposants, non des moindres, de
se lever et dire : 38 pour le Nord ça suffit. Et de là une facilité pour
Gilchrist Olympio via ses représentants d'imposer leur diktat. Un vieux,
fatigué, une marionnette nommée Bob Akitani (sudiste), a été imposée comme
candidat de toute l'opposition togolaise. Le discrédit lui est dévolu et on
n'est même pas sûr que sa candidature soit retenue. Des raisons de santé pour
le mettre hors jeu au dernier moment, et laisser ainsi le champ libre à
Faure....
À regarder les actualités "Togo" sur google, il semble bien en effet que les ingérences vont bon train. On lit dans le nouvel observateur:
La préparation de l'élection présidentielle du
24 avril au Togo est entachée par les irrégularités électorales et la
violence, alors que les autorités locales ont refusé que des
observateurs américains forment le personnel d'encadrement du vote,
selon le Département d'Etat américain.
« Nous avons relevé
plusieurs cas de violence le week-end dernier et nous demandons à tous
les camps de maintenir le calme pendant la période des élections », a
déclaré lundi Richard Boucher, le porte-parole du Département d'Etat,
le ministère des Affaires étrangères américain.
Dans "le togolais" :
Les présidentielles togolaises intéressent au plus haut degré les
francs tireurs de la France officielle. Pour cette « légion étrangère »
suivant l’expression de Bob DENARD, tout doit être mis en œuvre pour
empêcher le choix légitime des populations de s’imposer. Du côté de
Paris, le discours de la neutralité et le soutien apporté au processus
électoral sous l’égide de la CEDEAO ne sont conçus que pour camoufler
les opérations sous-marines pour le maintien de l’ordre ancien.
Pressions diverses sur l’opposition, réactivation des cellules
dormantes et retour au, premier plan des circuits parallèles, le
recours aux bonnes vieilles méthodes est dans l’air du temps….
Dans "stopinfos.com" :
On peut reprocher à l’Union européenne son manque d’implication dans
cette campagne. Celle-ci ayant décidé de ne pas envoyer d’observateurs
internationaux pour surveiller le déroulement de l’élection afin
d’assurer sa validité. Cependant, elle financera l’envoi d’une
trentaine de scrutateurs de la Communauté des Etats d’Afrique de
l’Ouest (Cedeao). Mais cette organisation est d’ores et déjà contestée
par l’opposition togolaise. Seule la France a décidé d’envoyer ses
propres observateurs, des parlementaires familiers du dossier togolais.
Là encore, la France par ses liens d’ancienne puissance coloniale avec
le Togo, manque de crédibilité auprès de l’opposition puisqu’elle fut
autrefois alliée d’Eyadéma.
"Libération", le 16 avril, évoque
L'embarrassant cas Jean-Luc Mano [...] Selon
plusieurs sources à Paris, cet ancien directeur de l'information de
France 2 […] ferait profiter le fils Eyadéma de son expérience des
médias. Or, à la tête d'une société de media training, Mano est
aujourd'hui sous contrat avec les ministres de la Défense et de la
Coopération Michèle Alliot-Marie et Xavier Darcos qu'il conseille
personnellement..« Faure est un pote et un type prometteur, qui veut
faire bouger son pays, mais ne je suis pas sous contrat avec lui »
répond l'intéressé à Libération. Avant d'ajouter : « Mais s'il me
demande des conseils, je les lui donne. ».
Mais globalement en France le sujet ne passionne pas les foules. Pour la plupart des médias il semble tacitement entendu que le plus important est la préservation des intérêts de la "Françafrique", mais à quel prix ? Et jusqu'à quand ?
09 avril 2005
"Bè, le fief de l'opposition"
Rappel des événements :
Togo, 5 février 2005 : la mort de Gnassingbé Eyadéma met fin à une
dictature de 38 ans. Son fils Faure Gnassimbé prend le pouvoir aussitôt, au
cours d'un "coup d'état légal";
25 février : sous la pression locale (manifestations),
africaine et internationale, Faure renonce au pouvoir.
Les rares fois où les médias parlent des manifestations anti
– Faure qui ont lieu durant cette période, à Lomé, ils ne manquent pas de parler de "Bè, le fief de
l'opposition". Dans un courrier, mon ami togolais, Stephan, utilise cette
même expression : "Bè, le fief de l'opposition". Cela m'amuse, je lui demande des précisions, voici sa réponse, datée du 25 mars :
« Bè , eh bien, c'est
cette partie de Lomé, ce secteur (quartier ?) de Lomé ou nous étions. Souviens
toi du marché des fétiches qui ne te plaisait pas trop, véritable lieu
d'arnaque. Le marché où on avait vu des peaux de tout genre et reçu des
explications sur la sorcellerie africaine, eh bien c'est le coeur de Bè. Cette
localité à coté de la mer possède aussi sa propre lagune. Et c'est le quartier,
le fief de l'opposition car la majorité des gens qui y vivent sont des
partisans de l'opposition. Jusqu'ici ce n'est pas surprenant. Car au Togo en
général on s'attache à l'ethnicisme en politique, qui consiste à voter pour
quelqu'un soit parce qu'il est de ma tribu, soit parce qu'il en est le plus
proche. En clair, si je suis du Nord Togo(ce qu'on appelle même
être un nordiste), je voterai pour un nordiste. Et de facto, si un nordiste est
au pouvoir (Eyadema par exemple), je serai opposant car sudiste (grosso modo).
Le sud est donc acquis en général aux opposants. Toutefois le nord bascule
aussi pour l'opposition, car las de la dictature. Mais au Sud, ce qui
caractérise precisément Bé, c'est que ses habitants n'ont pas peur de dire tout
haut ce que tout le monde pense en silence. Conséquences : ils
organisent des marches de protestation, de revendications, des journées mortes,
des casses s'il le faut. Et le pouvoir malgré sa répression n'a jamais pu intimider
ses habitants, favorables à un vent nouveau. Et régulièrement on retrouve des
morts dans la lagune, victimes de la répression au pouvoir... Leur leader, eh
bien, c'est Gil, Gilchrist Olympio. Le fils du premier président du Togo. On
pourra reparler de lui. »
Effectivement, je me souviens du marché aux fétiches.
L'entrée est payante, le prix demandé est exorbitant, comme d'habitude, on
marchande, comme d'habitude, on fait baisser le prix, on se met d'accord et on
rentre. Pas question de se promener tout seul, notre "guide" ne nous
quitte pas d'une semelle. On parcourt le marché, des étals de statuettes, et
d'autres couverts de petits rongeurs, d'oiseaux morts, qui sèchent au soleil.
Une odeur douceâtre s'en dégage. Nous sommes un peu tendus, le problème de
notre guide est de nous soutirer le maximum d'argent, notre problème est de se
débarasser de lui ; nous ne pourrons pas, peut-être d'ailleurs est-ce mieux
ainsi, on sent une relative hostilité autour de nous, comme quand en France on
visite une usine : on dérange les gens dans leur activité, leur bizness, ils
veulent bien être aimables, mais sans plus, il ne faut pas les emmerder, ils
ont du travail. Je prends une photo, il ne faut pas en prendre plus, après ce
serait payant.
Le guide nous fait rentrer dans la case d'un "féticheur".
Le féticheur reste accroupi, les yeux plus ou moins fermés. Le guide nous
présente des amulettes, des gris-gris, qui détournent le mauvais œil, qui
rappellent l'être aimé, les trucs habituels. Le guide transmet au féticheur nos
prénoms, celui-ci récite alors, pour chacun d'entre nous, quelques formules
magiques. On est impressionné malgré tout par les ombres, les incantations,
mais derrrière ça il y a une technique bien connue de marketing : on t '
"offre" quelque chose, en échange de quoi il est difficile de refuser
le deal.
On tient bon, on ressort de la case. Le guide nous montre
encore un impressionnant arbre mort, couvert de clous rouillés, enfoncés à
moitié. Il nous explique que c'est pour protéger le lieu des "mauvais
esprits", des "sorciers", qu'ici on ne trouve que de la
"magie blanche", la "médecine". La magie noire, ça existe,
nous dit-il, mais c'est comme le terrorisme, ça se fait clandestinement, pour
nuire.
Derrière le marché s'étend la forêt sacrée. Mais nous n'irons
pas plus loin, nous sommes de mauvais clients…
12 mars 2005
Eyadéma (suite)
Extraits d'une correspondance Internet avec Stephan, un ami togolais, à propos de la situation au Togo.
8 février
[Décès du président Eyadéma le 5 février. Son fils Faure Gnassimbé
prend le pouvoir par ce qu'il faudrait appeler un coup d'état "légal",
au prix d'une révision en catastrophe de la Constitution, alors que le
détenteur légitime de la souveraineté constitutionnelle , le président
de l'Assemblée Nationale, est empéché de rejoindre la capitale Lomé.]
Stephan :
[...]
Une situation toutefois plus inquiétante au Togo. Avec le décès de
notre président et le "coup d'état" militaire que s'est permis dans la
foulée son fils... Une continuité bien triste ... une chute du tourisme
... une rupture certaine des éventualités de coopération ... une
conjoncture qui laisse à désirer ... bref la paix en dernier rempart.
25 février [Pressions africaines et internationales sur
le régime de Lomé. A l'intéreur, répression des manifestations. UA :
union africaine ; CEDEAO : communauté économique des états de l'Afrique
de l'Ouest ; Kara est une ville du Nord du Togo.]
Stephan:
géopolitique
[...] J'étais
justement a Lomé avant-hier, c'est à la fois tendu et ouvert. Je me
promenais librement, mais sous l'oeil très attentif des soldats. Des
soldats très nombreux a Lomé. Quasiment a chaque coin de rue. Le
problème dans notre situation actuelle c'est l'armée. Si l'armée était
moins forte, dès aujourd'hui je le pense Faure [fils d'Eyadéma] se
retirerait. Et même s'il ne se retirait pas, ce qui ne fait l'ombre
d'aucun doute c'est que tout Togolais en ce moment a envie de
manifester, dire son refus à une dynastie au Togo. Ça c'est clair,
supprimons les militaires sur les routes, de Kara à Lomé nous
marcherons illico pour renverser le pouvoir actuel. Le pouvoir actuel
du Fils, les mêmes problèmes passés que sous le père, où donner de
l'oeil ? Eh bien peut-être aux institutions étrangers, CEDEAO , UA qui
font leur boulot pour une fois. Dès ce soir, Le Togo n'est ni membre de
l'UA ni de la CEDEAO et donc le président autoproclamé ne peut voler
avec son avion qu'entre Lomé et Niamtougou (Kara) en Afrique. C'est
tout! Quel est ce président ? Peut-il être fier de sa situation ? Non,
ce dont les togolais ne sont pas fiers non plus c'est d'avoir entendu
Chirac pleurer : Eyadema un ami de la France. C'est clair on le savait,
car Eyadema appuyait Chirac a coups de billets de banques (affaire
secrète en France encore) mais le pleurer tout le monde ne l'a pas vu
du bon oeil. Bref pas un sentiment anti-français mais anti-Chirac...
La suite de la situation chaque jour sur
http://www.rfi.fr/Fichiers/ecouter/audiocarte.asp
notamment Afrique midi, le journal le plus écouté sur toute l'Afrique
tellement il est précis. Les informations sont plus claires même
que celles reçues de l'intérieur... le progrès c'est aussi ça. C'est
aussi la malice, rfi coupé en ondes fm à Kara on l'écoute sur le net.
Et la routine désormais, chaque Samedi "Togo mort", manifestations
(réprimées a balles réelles par les forces de l'ordre parfois) mais
possibles à Lomé près de la mer , à Bè dans un fief de l'opposition .
Stephan, le 1er mars :
[...]
Au fait étrange coïncidence que mon dernier mail. Au moment ou je le
saisissais ,ou je te faisais le point sur la situation au Togo, Faure
Gnassingbé faisait son point à la TV et démissionnait, laissant poindre
une possibilité de sortie de crise. La non-nomination de Natchamba
(président de l'assemblée nationale le jour du décès d'Eyadema et
absent du Togo étant en mission a Paris) désole certains dont moi, mais
ce point semble être oublié par l'extérieur, la communauté
internationale, et Abbas Bonfoh est désormais considéré comme le
président du Togo. Ce monsieur je le connais d'ailleurs très bien,
ayant été a l'école avec son fils et ayant maintes fois discuté avec
lui en tant que mon inspecteur....
Cela
dit, en réalité on s'en fout de qui sera le président. L'essentiel
c'est que la communauté internationale trouve nos élections
démocratiques même si elles sont truquées , comme ça pourra reprendre
la coopération et les étrangers reviendront. C'est tout ce qu'on peut
souhaiter présentement.
Ce à quoi je réponds, le 3 mars :
Pour
la situation au Togo, je lis des articles dans les journaux, j'y vois
un peu plus clair. Je pense que l'enjeu de vraies élections
démocratiques est crucial, il conditionne une vraie coopération des
pays étrangers. Je suis écoeuré de la connivence de Chirac avec Eyadéma
le père - je dis Chirac, je ne dis pas la France, bien que je me sente
assez mal de l'attitude de la France en Afrique francophone, elle est
en train de perdre une zone d'influence importante car elle ne voit que
son intérêt à courte vue. La concurrence avec les Etats unis est rude,
peut-être finalement les américains seront-ils plus intelligents. Bref
il ne faut pas souhaiter la coopération avec n'importe quels étrangers,
surtout si ils sont prêts à fermer les yeux sur des élections truquées.
Pardonne moi si je dis des bêtises, je sais que ces problèmes sont très
complexes, mais ça m'intéresse beaucoup d'en parler avec toi.
A bientôt.
Réponse de Stéphan, le 3 mars :
Transition = solution de continuité ?
www.lintelligent.com détaille très bien la situation togolaise.
[...] Sinon c'est vrai que des élections dites démocratiques
résoudraient tout ici. A vrai dire on sait qu'il n'y en aura pas,
comment peut-il y en avoir, où tout dans un pays est plus ou moins
attribué au "Père de la Nation" ? Imagine une seconde que Chirac dit
l'Élysée c'est pour ma propriété privée... ici, le château
présidentiel, tout... = propriété privée. Dans cette mesure les cadres
actuels ont peur du changement car trouvant intérêt dans les structures
actuelles... Mais le but est d'organiser je pense un simulacre
d'élections dites libres qui respecteraient un tant soit peu la
représentativité de l'opposition avec des observateurs internationaux
qui ne noteraient pas d'incidents majeurs et voila le tour est joué, le
résultat lui étant connu ici d'avance... Comment en effet ne pas gagner
si les principaux opposants sont exclus du jeu : Gilchrist Olympio,
fils du premier président dont l'armée dit s'il atterrit au Togo, elle
reprend illico le pouvoir ! Tout ça n'est pas perçu depuis l'extérieur.
La CEDEAO, notre "ONU" régionale, elle a fait son boulot , pour elle ce
fut de chasser Eyadema le fils.[...]
Il
faut aussi analyser les choses au niveau de la constitution. Le fait
qu'elle a été écrite entièrement par un Français, Debbasch, et que
celui-ci la connaît par coeur pose problème. Il devrait être neutre.
Seulement voila, la famille Eyadema l'avait engagé , et dès la mort du
père c'est lui qui a concocté dit-on ( c'est une certitude quasiment,
car il a même loué un avion pour se rendre en express a Lomé... ) la
potion magique, la potion constitutionnelle qui a permis l'arrivée au
pouvoir du fils Eyadema. Cela ajoute au dégoût pour ce français, pour
Chirac cela est acquis, d'où un sentiment un peu lourd contre la France
, mais pas anti-français au Togo. Car la France on le sait ici aussi ne
fait pas le poids face a l'Allemagne dans les décisions de
l'UE(coopération). En effet maintes fois la France, amie du Togo, avait
exigé à Bruxelles la reprise de la coopération et chaque fois c'est
l'Allemagne, première métropole, qui a eu le mot final : La démocratie
avant tout. Cette attitude de l'Occident d'exiger une quelconque
démocratie avant toute coopération peut être égoïste a mon sens et
l'est. La Libye, des pays arabes et du proche-orient sont moins
démocratiques que le Togo, disons-le ! Mais en tant que principaux
clients , partenaires commerciaux de l'Europe qui ne peut se passer de
leur pétrole , de leurs ressources, on crie de temps en temps aux
atteintes à la démocratie sans pour autant cesser de faire des
transactions avec ces pays. Alors dans la mesure où des pays comme le
Togo n'ont aucun poids économique réel dans le marché de l'Occident ,
on peut se dédommager de certaines pratiques douteuses parfois et
chercher à se faire bonne conscience sur certains exemples. Un jour où
des questions se poseront sur la démocratie dans le monde : La France
dira je suis intervenu au Togo , en exemple choisi , et tâchera de ne
pas parler de la Libye. Ça fait un exemple , c'est déjà l'ESSENTIEL.
Mais à y voir plus clair, instaurer la démocratie au Togo, ce serait
pouvoir faire pression sur le Bénin, sur le Burkina et petit à petit
sur toute l'Afrique de l'Ouest. De même contraindre un pays frontalier
de la Libye à un tel jeu permettrait d'avoir du poids sur la Libye.
D'où souvent on s'acharne sur les "petits".
Cela
dit la vie est désormais un long fleuve tranquille sur la scène
politique ici, où les partis doivent présenter leur candidat.... et ce
(tranquillité) jusqu'au 13, obsèques du "père de la nation" (expression
que je n'aime pas personnellement, mais employée continuellement par
les officiels, les medias, le fils au président qui ne sait pas dire
mon père... )..
Concernant
la France , Eyadema a eu des relations très fortes avec tous les
présidents français de l'actuelle république et très fortement a partir
des années 80 car disposant alors d'argent il a souvent financé les
partis politiques français au pouvoir !
Les
liens avec l'oncle sam (states of america , savais-tu l'origine de sam?
) , je doute de tes informations . Bref pas de bêtises dans ce que tu
dis, mais une incompréhension à ce niveau. Car je pense que ceux-ci ne
recherchent aussi que leur intérêt. Mais un intérêt réel qui développe
toutefois l'autre. En 90, ils étaient quasiment absents de l'Afrique de
l'Ouest et cherchaient une base arrière. Ce fut le Togo qui fut choisi.
Voila ce qui devrait se faire :
- Une zone franche avec délocalisation d'usines de construction automobiles, avions, hélicos, prospections de pétrole...
-
Instauration de l'anglais comme seconde langue (on l'avait accepte car
c'est plutôt favorable): : ils devaient fournir la logistique
nécessaire pour apprendre l'anglais dès le primaire.
Seulement
en 90 il y a eu « guerre civile » (appelons ça comme cela) au Togo. Et
voila ils sont partis et depuis comme ils ont trouvé ailleurs (au
Nigeria ? ) pourquoi chercher encore. Si les états unis s'intéressent
au Togo, peut-être aujourd'hui, c'est qu'ils redoutent le futur au
Nigeria (?)
Ma réponse :
Merci
pour ton "papier" bien éclairant. Je suis tout à fait d'accord avec toi
sur l'hypocrisie des puissances occidentales quant à la nécessité, ou
non, d'exiger la démocratie dans les "petits" pays. C'est un peu
l'inverse, mais au fond c'est la même chose quand l'oncle Sam renverse
une dictature en Irak et s'accomode fort bien de la dictature en Arabie
saoudite, celle-ci lui étant plus favorable.
D'accord avec toi
pour ce qui est des états unis, c'est ce que je voulais dire mais je me
suis mal exprimé. Evidemment les états unis recherchent leur intérêt,
mais me paraissent plus malins, à l'inverse des français, qui sont en
train de dilapider un formidable capital de sympathie.
L'origine de "oncle SAM" : j'ai du le savoir, mais j'avais oublié !
J'espère pour ma part que l'Europe se comportera de manière
intelligente comme elle a pu le faire (aide au développement économique
contre développement des droits de l'homme, après tout c'est l'idée
fondatrice de l'Europe), mais que le Togo et les autres pays de la
région garderont leurs trésors culturels, humains, sociaux et naturels,
comme nous avons pu en découvrir quelques-uns au cours de notre voyage.
Je dis ça parce que par ici nous sommes riches mais bien tristes ! ...
A+ Gab
07 février 2005
eyadéma
Eyadéma, "le dictateur du Togo depuis plus de 40 ans", est décédé hier.
Son fils Gnassingbé lui succède au cours de "ce qu'il faut appeler un
coup d"état militaire".
Eyadéma était un "grand ami de Chirac et de la France", mais "la
communauté internationale condamne unanimement le coup de force", qui
prolonge "un état de crise qui dure depuis plus de 10 ans."
A la
télé, sur toutes les chaînes, les mêmes images décousues et
incompréhensibles : des images de massacres, de militaires qui se
saluent, des gens qui marchent dans la rue, un haut immeuble. Le sujet
est expédié en deux minutes puis on passe à autre chose.
Qui a
parlé de mondialisation ? Ce pays pourtant si proche nous est à peu
près indifférent, presque totalement incompréhensible.
Qui a parlé
de société de l'information ? Tout ça ne pèse pas lourd face à un
pape qui ne se décide pas à mourir, voilà la vraie information.
Il
va y avoir quelques articles sur cet événement, on va en parler encore
un peu. Puis le Togo retournera dans notre oubli. Ce n'est
peut-être pas plus mal.




































