23 mars 2009
l'homme de glace
« J’ai épousé un homme de glace. »
Un vrai homme de glace.
Mon histoire parait extraordinaire, unique, il n’y en a pas de semblable. Tout le monde dans ma famille m’a rejetée. Maintenant je suis dans la solitude glacée, tout le monde m’a oubliée, peut-être les gens ne me voient même pas.
Peut-être une lointaine cousine française aurait pu me comprendre, et partager ma peine :
« Maman le vent me fait la cour
le vent me trousse et m’éparpille
le vent me souffle des discours…
Il pousse mes volets la nuit…
Et je crois qu’un enfant va naitre…
Maman mon fils est né ce soir
J’en suis restée toute meurtrie
N’ai pas eu le temps de le voir
Il m’a laissée à ma folie
et le voici parti maman
Aux trousses de son père le vent… »
J’ai entendu parler d’une possible sœur, de son histoire on a fait un film. Son mari travaillait sur une plate-forme pétrolière. Il a un accident, il est condamné, elle dans sa folie elle le sauve, pour lui elle se sacrifie, lui il a l’air de trouver ça normal, il se rend pas compte. Au moins elle pour se sauver elle parle avec les anges. Et puis elle se sauve pour de bon, elle monte au ciel je crois me souvenir. Pendant ce temps inlassablement les vagues se cassent.
Ô vous toutes mes sœurs oubliées sacrifiées
rejetées en marge de la vie des hommes,
cantonnées dans le désert de la fatalité,
méprisées ignorées moquées,
mes innombrables sœurs invisibles,
ne me rejetez pas partagez ma peine,
j’ai épousé un homme de glace.
L’homme de glace, une nouvelle d’Haruki Murakami, dans le recueil « saules aveugles, femme endormie », ed Belfond.
La femme du vent, une chanson d’Anne Sylvestre.
Breaking the waves, un film de Lars von Trier.
26 février 2009
Une tante pauvre
C’est une nouvelle de Haruki Murakami, qui a pour titre « l’histoire d’une tante pauvre ». Le héros se pose des questions sur ce que c’est une tante pauvre. Lui, personnellement n’en a pas dans sa famille, tandis que sa copine, oui.
Moi j’ai le privilège d’en avoir eu deux, de tantes pauvres, et même de les avoir bien connues, quoique étant alors enfant. Je ne sais pas elles étaient vraiment des tantes pauvres, comme en parle Haruki Murakami :
« Mais, au moins, tu as certainement rencontré une tante pauvre au mariage de quelqu’un. Exactement comme chaque étagère possède une longue rangée de livres que l’on n’a pas lus, chaque armoire, une robe qui n’a pratiquement pas été portée, à chaque mariage figure une tante pauvre.
Presque personne ne prend la peine de la présenter aux autres convives. Presque personne ne s’adresse à elle. Personne ne lui demande de faire un discours. Elle a pris place à la table qu’on lui a assignée, mais elle est simplement là – comme une bouteille de lait périmée. Elle avale son consommé à toutes petites cuillérées tristes. Elle mange sa salade avec sa fourchette à poisson. Elle ne parvient pas à attraper tous les haricots. Et c’est la seule qui n’a pas de cuillère quand, au dessert, les glaces sont servies. »
Les miennes, mes deux tantes pauvres, avaient une forte personnalité, au contraire. Elles n’étaient pas du genre à se faire oublier. N’empêche, c’était mes tantes, et elles étaient pauvres, alors…
Alors peut-être que l’une d’elles, ou les deux, est accrochée dans mon dos, sans que je m’en aperçoive. Le héros (qui est le narrateur) de la nouvelle, lui, il se retrouve avec une tante pauvre accrochée dans son dos. Tout le monde la voit – à commencer par ses chats – mais chacun différemment, suivant sa sensibilité et son histoire. Et cela lui vaut quelques mésaventures, plutôt comiques, à vrai dire.
Quand j’y pense je les aimais bien mes deux tantes pauvres. L’une vivait à Montrouge, dans une seule pièce, une fois nous y sommes allés toute la famille, j’étais petit, je m’étais exclamé « qu’est ce que c’est petit chez toi ! » Cela avait provoqué une sorte de scandale, un malaise que tout le monde certainement s’était empressé de dissiper. Mon autre tante elle était communiste, elle s’était mise un peu en marge de la famille, je me souviens, j’étais déjà plus âgé, c’était à la mort de Jacques Duclos, il y avait un Charlie-Hebdo qui se moquait de la mort du vieux stalinien (« Adieu Jacques »), ma tante qui était là louchait sans rien dire sur cette couverture…
Avec cette tante dans le dos, les amis du narrateur s’éloignent de lui :
« Je commençai à me sentir semblable à un fauteuil de dentiste : personne ne le déteste mais tout le monde l’évite. Si, par hasard, je tombais sur des amis, ils trouvaient à l’instant une bonne raison de s’éloigner au plus vite. « Je ne sais pas, m’avoua une fille avec un certain embarras, mais une grande honnêteté. C’est plutôt difficile, tu comprends, de se trouver à tes cotés ces temps-ci. Peut-être que si tu avais un porte-parapluie dans le dos, je ne dis pas…
Un porte-parapluie.
Bon, c’en est assez, me dis-je. De toute façon, les relations sociales, ça n’a jamais été mon fort. Et je n’ai absolument pas envie de vivre avec un porte-parapluie dans le dos. »
Moi je n’ai pas de tante, ni de porte-parapluie, visibles dans le dos. Mais, tout comme le narrateur, les relations sociales, ça n’a jamais été mon fort. Et comme lui, « je fais partie de ces gens qui essaient d’écrire des romans ».
Elles sont là, mes deux tantes pauvres, elles sont là parce que, de temps en temps, je pense à elles. Ce n’est pas qu’elles m’étaient très proches, non ; comme dans ma famille en général, nos rapports étaient assez distendus, assez lointains. Mais n’empêche, elles sont là, ce n’est pas un poids, non, ni une présence, mais un souvenir qui s’éloigne et qui de temps en temps revient en douce, en pointillés.
Et d’ailleurs ce n’est même pas ça. C’est juste un mot, « tante pauvre », un mot qui est planté dans notre chair, ou comme dit H.M, « une sorte d’électrode connectée à l’esprit ». Il y a des millions et des millions de mots, c’est entendu, et des millions et des millions de gens qui les utilisent :
« Le monde regorge de millions de raisons qui donneront je ne sais combien de millions de résultats différents. Il existe des millions de raisons de vivre et des millions de raisons de mourir. Des millions de raisons de trouver des raisons. »
Alors on se débrouille avec la tante pauvre qui est dans notre dos. Et puis d’ailleurs on est tous, peu ou prou, une tante pauvre, on ne peut même pas dire la tante pauvre de quelqu’un. La tante pauvre n’appartient à personne, elle n’est de nulle part. Elle est la part oubliée, le contraire de la part maudite. Peut-être la part des anges ?
« Bien sûr, le temps terrasse tout un chacun avec une égale indifférence. Comme un cocher bat son vieux cheval jusqu’à ce qu’il meure sur le chemin. Mais la correction que nous subissons est si légère que peu d’entre nous s’aperçoivent qu’ils sont battus.
Néanmoins, lorsqu’il s’agit d’une tante pauvre, nous sommes aptes à voir en face les espiègleries du temps, comme à travers les vitres d’un aquarium. »
Elle a une sorte de perfection, la tante pauvre, dit H.M. La perfection de nos regrets, de notre nostalgie. La perfection du temps qui vient, d’un rêve d’avenir, d’une utopie où tous nous serions heureux et fraternels.
Ou alors la perfection d’une expression lointaine, à venir, « dans dix mille ans ». Nous aurons tout, dans dix mille ans, répond en écho Léo Ferré. Mais non, ça n’a rien à voir, Léo Ferré comme le chantre des tantes pauvres, vous pensez…
Ça me rassure de penser à ça, à un avenir tellement lointain – l’an 12009 ! – que bien sûr il n’existe pas du tout, mais que en même temps il est là, et il me console de ma paresse, et de cet ennui et de cette difficulté qu’il y a à vivre chaque jour l’un après l’autre (« Tu sais, continua-t-elle, comme si elle me confiait un secret, la vie est vraiment dure. – Je sais. Elle avait raison. C’est vraiment dur de vivre. »).
Le dalaï lama, lui, il dit :
« Se contenter de vivre ne suffit pas. Les vingt premières années de notre existence, on se dit que l’on est trop jeune et on ne se met pas à l’étude. Après, on passe vingt autres années à dire : « je vais pratiquer, je vais pratiquer », mais on ne le fait pas. Viennent ensuite vingt années qui se passent à répéter : « je ne peux pas, je ne peux pas », à se lamenter de ne pouvoir étudier parce que l’on est trop vieux, que la vue baisse et l’ouïe aussi. C’est ainsi que l’on gaspille sa vie. »
Il a raison le dalaï lama ! Mais je doute qu’une tante pauvre un jour se soit accrochée à ses basques… Ou alors c'est le contraire : la tante pauvre c'est le karma, c'est le passif des vies antérieures gâchées, et le dalaï lama lui qui est l'illuminé il a à sa basques toutes ces pauvres vies...
Et quand tout sera accompli – dans dix mille ans – toutes les tantes pauvres reviendront, le monde sera fait à leur mesure, ce sera un spectacle de pure beauté. Oui, nous verrons cela, si dieu nous prête vie, encore, pour dix mille ans !
L’histoire d’une tante pauvre, une nouvelle de Haruki Murakami. Dans le recueil «Saules aveugles, femme endormie », ed. Belfond.
26 mai 2008
louise bourgeois
(Vous pouvez cliquer sur les images pour les agrandir)
Cellules : parcours dangereux.
Le voici, le grenier de mon enfance.
Dans le grenier de mon enfance aussi il y avait des ossements, je crois même qu'il y avait tout un squelette - ou un demi-squelette. Il y avait de grandes armoires remplies de papiers, de journaux. Moi je m'étais arrangé une niche dans un placard, je tenais juste accroupi dans cet espace intime et rassurant. Quelquefois mon frère s'installait de l'autre coté, lui il lisait je crois, moi je suçais mon pouce.
Dans le grenier de mon enfance aussi il y avait de vieux sommiers métalliques, poussiéreux et défoncés, des livres défraichis, des globes de verre, des bonbonnes renflées.
Dans le grenier (« passage dangereux ») de Louise Bourgeois il y a en plus trois petits sièges et un autre un peu plus grand, en cercle ils font un ronde, ils se tiennent compagnie. Il y a aussi des chaises défoncées suspendues au plafond.
Et cet espace du rêve et de l'enfance est impitoyablement délimité et défini par des grillages, qui m' interdisent tout accès physique mais m'ouvre les yeux sur l'importance et la fragilité de la mise en scène. Jamais bien sûr je ne pourrai retourner dans le passé, le sien pas plus que le mien.
« Le passé est guillotiné par le présent. »
« Les gens se guillotinent à l'intérieur d'une famille. »
Le grillage est là, entre le présent et le passé, entre l'artiste et moi, entre la rêverie et l'accomplissement. Des renfoncements sont aménagés, je peux m'avancer un peu plus, je suis presque dans cet espace magique, et peut-être maintenant est-ce moi qui suis enfermé et de l'autre coté il y a la liberté intérieure.
Cellules : Red Room (child) ; Red Room (parents).
Rien n'a changé non plus dans la chambres des parents. Celle-ci est plus réelle que n'importe quelle chambre de la réalité. Elle scintille, elle vibre des mystères révélés, des étreintes charnelles, de la lutte spirituelle, de la menace du silence et du temps qui passe. La malédiction et le miracle de l'incarnation, de l'organique, du sang et de la passion, de la mort qui menace mais qui est aussi comme une amie.
Et pourtant l'espace est calme, religieux. Des tentures, des objets mystérieux, des coffrets, des « tables de nuit ».
« private ». Le bois éraflé, la peinture écaillée, à l'extérieur. L'approche en spirale. À l'extérieur, mais aussi au centre, dans le miroir.
Dans la chambre de l'enfant, il y a des mains qui s'étreignent follement. Et aussi une lampe à pétrole, rouge, d'un modèle commun.
Femmes-maisons
« j'ai découvert en 1990 que les femmes-maisons étaient des maison vides...
Quand je collecte des maisons vides, je me prouve à moi-même que dans toutes ces maisons personne ne se dispute. C'est ce que j'appelle la zizanie.
Ces gens qui se disputent c'est quelque chose de traumatique. J'ai très peur des scènes, et j'ai surtout peur des scènes, pas entre moi et quelqu'un d'autre, mais j'ai peur des scènes entre deux autres personnes. »
..........
Un sexe masculin je ne savais pas que ça pouvait être comme ça, que ça pouvait être ... représenté comme ça....
Tout rond, « endormi », (sleep), comme joufflu. Une espèce de mécanique repliée sur elle-même, un ressort comprimé ?
Ou alors une « fillette » ridée, ridicule, pas vraiment photogénique, parcourue de plis et de replis, repoussante, attachante, organique, dénudée, naïve, bouleversante. Féminine ?

(La fillette, dans les bras de Louise bourgeois, photographiée par Robert Mapplethorpe, 1985.)
« Je trouve que c'est un objet gentil... »
« Je ne savais pas que les hommes étaient vulnérables... »
Ils sont sept, mais il y a 10 têtes ; 3 personnages sont bicéphales : 3 + 4 = 7, et 3 x 2 + 4 = 10. Il y a des hommes, des femmes. Tous ont l'air heureux.
« Nous sommes fragiles, et nous souffrons d'être fragiles. »
« Ce que je voulais ressusciter, c'était le droit, le droit d'être malheureuse, le droit d'être en deuil (de la France). »
« Introduire des visiteurs dans des maisons vides. »
Les citations sont extraites du film de Camille Guichard « Louise Bourgeois », Arte video.
Centre Pompidou, jusq'au 2 juin. Plus qu'une semaine...
24 mars 2008
Casse-toi alors pauvre con, et bienvenue chez les ch’tis !
La même semaine, c'était il y a quelques semaines,
notre bienaimé président immortalisait cette maxime du rejet
et du mépris de l’autre (23 février),
et le film de Dany Boon, éloge de l’accueil et de la chaleur
humaine, rencontrait dès sa sortie (20 février) un succès fulgurant et
inattendu.
Inattendu comme le fut d’ailleurs le retentissement du dernier « dérapage » de notre bienaimé président. Car le scandale éclate enfin, et tout le monde prend conscience de la vraie nature de notre bienaimé président : l’appétit à rejeter, à opposer, à susciter et faire monter les tensions, susciter les haines et les rivalités.
Il semble qu’à ce jeu là il se soit fait prendre au piège. À
son tour il est moqué, méprisé, ostracisé. Il essaie de prendre de la hauteur,
il se met en scène dans la solitude du plateau de Glières, hélas il trébuche,
et ce faux pas est cruellement souligné par la télévision d’état !
Notre bienaimé président n’a pas d’affections humaines ; il tente de donner le change ; il ne comprend pas ce qui lui arrive. Le casse toi pauvre con revient sur lui …
Pendant ce temps là nous découvrons le message inverse dans le film de Dany Boon, un film faussement simple, faussement régionaliste, et qui ne se résume pas aux quelques scènes d’anthologie choisies pour la promotion.
Le film joue habilement sur les clichés et contre-clichés qu’on peut avoir sur le pays des ch’tis. Ils sont accueillants et chaleureux, certes, et le film sacrifie assez rapidement à cette vision convenue, comme pour mieux s’en débarrasser. Mais il montre aussi, avec pudeur, mais aussi avec une certaine exactitude, une réalité plus rude : alcoolisme, violence, isolement.
Le fonctionnaire des postes muté dans ch’nord (Kad Merad) essaie de dire à sa femme (Zoé Felix) que ça se passe bien, que les gens sont sympas. Mais cette vérité est proprement inaudible, et il se résout à lui réciter la seule chose qu’elle veuille bien entendre, le cliché d’un nord misérabiliste.
Ce cliché se trouve exactement mis en scène à l’intérieur du
film, dans une mascarade tout à fait étonnante. Cette mise en abîme ne va pas
sans créer un certain malaise ; ce n’est pas vraiment drôle ; c’est
comme si une vérité était alors possiblement dévoilée.
Par cette mascarade en tout cas les ch’tis vont permettre au couple « du sud » de sortir de leurs mensonges et de se retrouver.
Alors que Kad Merad prescrira à Dany Boon de désirer sa fiancée plutôt que sa mère.
Dany Boon, facteur alcoolique, tout près de ciel, et qui carillonne à tout va, transfiguré, puis encoléré, puis enamouré, délivré.
Et pendant ce temps là notre président bien aimé semble s’être
calmé. Mais la cour du Roi continue de donner le même spectacle désolant des
passions les plus vulgaires : au milieu des sourires convenus, le froid
entre Veil et Bruni. Bruni allume Peres avec l’apparente bénédiction de NPBA.
Le même PBA dévore des yeux Rafaeli, un autre mannequin… Bruni et Dati
rivalisent de vulgarité.



Il faudrait parler aussi de cette interview ou Elkabbach flingue en direct Dati.
Dany Boon nous dit ce qu’on peut sauver – ce qu’on doit sauver – des relations sociales « dans ce pays ».
09 mars 2008
amour des mathématiques
« Il lui fallait un calme à l’intérieur du cœur, où les sons
extérieurs n’arrivaient pas.
Lorsqu’il résolvait les problèmes des revues mathématiques,
qu’il les recopiait au propre ou les relisait une dernière fois avant de les poster,
le professeur murmurait très souvent, satisfait des réponses auxquelles il
était parvenu :
— Ah, quel calme.
Quand il avait trouvé la bonne réponse, il ne se sentait pas
joyeux ni libéré, mais calme. C’était un état issu de la certitude que les choses
étaient à leur place, qu’il n’avait plus à se soucier d’ajouter un timbre ni de
gommer, qu’elles allaient rester ainsi éternellement, comme elles l’avaient
toujours été. Le professeur aimait cela.
Par conséquent, que ce soit calme était également son plus
grand compliment. De bonne humeur, il me regardait souvent de la table en train
de fair la cuisine, et quand je préparais des ravioles chinoises, il
m’observait d’un air particulièrement étonné. J’étalais un disque de pâte fine
sur ma paume, posais dessus la farce et refermauis le petit chausson en formant
quatre plis avant de le placer à coté des autres sur une assiette. Il ne
quittait pas des yeux cette banale répétition, sans se lasser, jusqu’au
dernier. Il était tellement sérieux, laissant même parfois échapper un soupir
d’admiration, que cela me chatouillait bizarrement, si bien que je devais me
forcer pour ne pas rire.
Voilà, c’est fait, disais-je en soulevant l’assiette de
ravioles bien rangées, et c’est alors que, les bras croisés sur la table, le
professeur disait en hochant la tête d’un air pénétré :
— Aah, comme c’est calme. »
Yoko Ogawa, La formule préférée du professeur, ed. Babel.
Le binôme de Newton est aussi beau que la Vénus de Milo.
Le fait est qu’il y a bien peu de gens pour s’en aviser.
Ôôôô-ôôôôôô… ôôôôôôô ôôôôôôôô
(le vent là dehors)
Dans la loi faible des grands nombres, il y a aussi une beauté que bien peu ne soupçonnent, hélas, et qui est pourtant une beauté significative, une beauté utile et mystérieuse.
Regardez le petit « n » qui s’est installé bien discrètement, sans faire de bruit, tout au bout de la formule. On dirait qu’il est là presque par hasard, par inadvertance.
Et pourtant c’est lui qui nous assure que notre monde est à peu près vivable, qu’il n’est pas entièrement soumis à l’arbitraire, au montrueux.
Ce petit «
n », c’est le grand
nombre de la loi faible des grands nombres. En devenant très grand, il pousse l’incertitude
du jugement humain vers 0, le contingent vers l’absolu, le provisoire vers l’éternel,
il dévoile le mathématique, trame du réel.
Les travaux et les jours ne sont peut-être pas inutiles, au fond.
Comme hier, comme demain, le jour se lève.
C’est calme.
01 février 2008
rené girard : achever clausewitz
Un livre d'entretiens avec Benoît Chantre, aux éditions carnets nord.
1806.
Napoléon remporte la bataille d'Iena. De sa fenêtre, le philosophe Hegel voit passer
« l'Empereur, cette âme du monde » à cheval. Il voit en lui l'agent de
l'accomplissement de l'histoire, le vainqueur de la définitive bataille, qui
mettra fin à toutes les batailles.
Carl von
Clausewitz, aide de camp du prince Auguste de Prusse, est capturé par les
français. Pour sa part, il voit en Napoléon le « dieu de la guerre », en même temps admiré et détesté. Il est connu pour son livre inachevé « de la guerre ».
Le poète
Hölderlin se retire dans une tour à Tubingen et choisit un silence total de 40
ans.
Lire Achever Clausewitz, et comprendre un peu mieux le temps présent.
L’histoire de l’humanité, c’est l’histoire de la violence,
et l’histoire de la violence, c’est l’histoire de la montée aux extrêmes de la violence.
Selon Clausewitz, l’essence de la guerre c’est le duel. L’activité humaine qui s’en rapproche le plus est le commerce, et, plus encore, la politique. La guerre est un duel de deux nations, de deux puissances, qui va se traduire par d’innombrables duels à plus petite échelle, jusqu’aux duels individuels. La guerre moderne, celle que Clausewitz analyse et célèbre (il redoute le retour de la guerre en dentelles, à laquelle a mis fin le révolution française, avec l’invention du service militaire : « tout citoyen est soldat ») se caractérise par l’action réciproque des deux belligérants l’un sur l’autre, action réciproque qui provoque la montée aux extrêmes de part et d’autre.
Selon Girard, Clausewitz recule devant cette intuition, et on retient de lui la formule : la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Mais les moyens de la politique font pâle figure devant la logique et la fascination de la guerre, et c’est bien la politique qui va suivre docilement la montée aux extrêmes que provoque la rivalité mimétique entre la France et l’Allemagne, rivalité qui va finalement aboutir aux deux guerres mondiales et à la ruine de l’Europe.
Clausewitz fut le témoin d’une accélération de l’histoire de la violence. Et maintenant ?
« On vit un mouvement d’accélération formidable dans la violence universelle. Les hommes vont s’en rendre compte, ils s’en sont déjà rendu compte… » (René Girard, dans une conférence).
On pense bien sûr aux attentats du 11 septembre 2001, et à ce mélange inouï de violence, d’irrationalité et de planification scrupuleuse.
On pense à la réponse des américains, en Afghanistan aussi bien qu’en Irak. Une réponse elle aussi basée sur un mélange d’irrationalité et de planification scrupuleuse, une réponse d'une violence inouïe, quoique plus compréhensible à nos mentalités occidentales, une réponse qui va déclencher à son tour une violence inouïe…
On pense à la mondialisation, à la guerre commerciale, au combat de tous contre tous. Krach boursier, délocalisations, populations déplacées, pays ruinés en quelques secondes, catastrophes écologiques, humanitaires.
On pense à la guerre généralisée, sporadique, imprévisible, tantôt lointaine, tantôt toute proche,et dont nous recueillons les échos au jour le jour, dans une incompréhension et une incrédulité toujours plus grande.
La guerre de tous contre tous.
La mondialisation est la continuation de la guerre par d’autres moyens.
« Les guerres mondiales avaient marqué une étape dans
la montée aux extrêmes. Le 11 septembre 2001 a été le début d'une nouvelle
phase. Le terrorisme actuel reste à penser. On ne comprend toujours pas ce
qu'est un terroriste prêt à mourir pour tuer des Américains, des Israéliens ou
des Irakiens. La nouveauté par rapport à l'héroïsme occidental est qu'il s'agit
d'imposer la souffrance et la mort, au besoin en les subissant soi-même. Les
Américains ont commis l'erreur de « déclarer la guerre » à Al-Qaeda alors qu'on
ne sait même pas si Al-Qaeda existe. L'ère des guerres est finie : désormais, la
guerre est partout. Nous sommes entrés dans l'ère du passage à l'acte
universel. Il n'y a plus de politique intelligente. Nous sommes près de la
fin. »
(René Girard, Dans une interview au Point,
18-10-2007.)
René Girard est ce qu’on peut appeler un penseur chrétien.
Ses livres ont souvent des titres très évocateurs, très poétiques :
mensonge romantique, vérité romanesque ;
la violence et le sacré ;
des choses cachées depuis la fondation du
monde ;
la route antique des hommes
pervers ;
je vois Satan tomber comme l’éclair ; …
Mensonge romantique, vérité romanesque :
« Croire à l’autonomie de notre désir c’est l’illusion
romantique qui est à la base de la plus large littérature. Découvrir la réalité
du désir, dévoiler le médiateur, c’est ce que réalisent les grands romanciers
comme ceux qui sont étudiés dans ce livre, c’est accéder à la vérité
romanesque… Dans Jean Santeuil, premier roman inachevé de Proust,
l'écrivain place son héros dans la loge de Mme de Guermantes, arrivé, heureux
et triomphant. Dans À la recherche du temps perdu, Proust inverse son
point de vue, et place le narrateur dans le parterre obscur, contemplant avec
avidité l'objet inaccessible de son désir, la loge de Mme de Guermantes. Cette
inversion, révélatrice de la véritable nature du désir, donne à la scène la
profondeur et la grandeur littéraire qui faisaient défaut à la scène
correspondante de Jean Santeuil. »
(Article wikipedia sur René Girard)
La Violence et le Sacré.
La violence est l’autre nom du sacré, le nom qu’elle se
donne quand elle se dissimule.
Des choses cachées depuis la fondation du monde.
(Goya : assemblée d'ensorcelés ; Madrid, musée du Prado)
La route antique des hommes pervers.
Les hommes
pervers ce sont ceux dont
« au spectacle de leur chute, les justes se
réjouissent,
et l’homme intègre se moque d’eux :
comme elle est réduite à rien leur grandeur !
et quel feu a dévoré leur abondance ! »
(la Bible de Jerusalem, livre de Job, 22, 19-20
Les hommes pervers : ainsi leurs persécuteurs les voient-ils.
Je vois Satan tomber comme l’éclair : et puis après l’éclair, après l’orage, après la bataille, il vient une drôle de paix, la paix des cimetières, la paix des braves ? Si la victime est là, et si nous pensons à elle pour quelque temps encore, le persécuteur, lui, a disparu.
« Au fond, les rapports humains pour nous ne sont pas
vraiment problématiques. La psychologie des individus est problématique. Il y a
des gens qui sont qui sont un peu nos boucs émissaires et qui sont censés être
malades, c’est pour ça que nous avons de mauvais rapports avec eux. Ils ont
besoin d’être psychanalysés, nous jamais. Nous, nous pouvons psychanalyser les
autres, mais nous n’avons jamais besoin d’être psychanalysés.
À mon avis la situation des rapports humains est beaucoup
plus simple. La violence, les mauvais rapports, n’appartiennent pas à tel ou
tel individu. La violence est située entre les individus.
…
Il y a dans les rapports humains quelque chose
d’extraordinaire, quelque chose qui n’est pas dans l’individu, quelque chose
qui évolue, qui n’est pas immédiatement définissable, et dont il faut parler
essentiellement. »
(R.G, conférence)
« Chacun se croit seul en enfer et c’est cela l’enfer » écrit René Girard, en écho à Lacan : «en enfer nous y sommes déjà ».
Je ne pense qu'il faille voir en René Girard un penseur ou
un philosophe au sens classique du terme, quelqu'un qui construit une théorie, et
se mesure à ses prédécesseurs, ses semblables (toujours la rivalité mimétique
!), quelqu'un qui va ajouter modestement sa pierre à l'édifice. Il est vrai
qu'il n'argumente pas toujours, et s'il le fait ce n'est pas forcément
convaincant.
Chacun est donc libre de balayer d'un revers de main sa
réflexion. Mais plutôt que de céder à «notre obsession maladive de la contradiction», on peut chercher dans ce livre la lueur de vérité qu'il récèle, en accepter la rude révélation. Dans ses précédents
livres il a pu agacer par une adhésion trop évidente et trop rationnalisée
aux dogmes les plus (in)discutables du christianisme, mais maintenant
il ne s'agit plus de cela. La vulgate chrétienne est abandonnée, il reste que « le christianisme est la seule religion qui aura prévu son propre échec. Cette prescience s'appelle l'apocalypse. » Il s'agit de dessiller le lecteur sur le temps présent, pas
d'échanger des arguments abstraits sur des problèmes éthérés.
Après la conférence de René
Girard, un des élèves de Richard Pin a posé deux très bonnes questions: 1)
est-ce qu'on doit être chrétien pour comprendre à fond la théorie mimétique? et
2) est-ce que celui qui connaît la théorie mimétique est par là moins
susceptible d'être violent? René Girard a répondu non aux deux questions--le
fait de connaitre la théorie mimétique, a-t-il précisé, ne l'empêche pas de se
mettre en colère contre ceux qui ne prennent pas au sérieux la théorie
mimétique!
...
...
(extraits du blog de Trevor
Merril, dans le site de l’Association Recherches mimétiques
Deux étrangers au bout du
monde, si différents
Deux inconnus, deux anonymes,
mais pourtant,
Pulvérisés, sur l’autel, de
la violence éternelle.
Renaud, Manhattan Kaboul
Everybody
is shouting, which side are you on ?
(Bob Dylan, desolation row)
En exergue du livre achever Clausewittz, cette citation de Pascal :
C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie
d'opprimer la vérité.
Tous les efforts de la violence ne peuvent
affaiblir la vérité,
et ne servent qu'à la relever davantage.
Toutes
les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence,
et
ne font que l'irriter encore plus.
Quand la force combat la force, la
plus puissante détruit la moindre ;
quand l'on oppose les discours aux
discours,
ceux qui sont véritables et convaincants confondent et
dissipent
ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge ;
mais la
violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre.
Qu'on ne
prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales :
car il y a
cette extrême différence,
que la violence n'a qu'un cours borné par
l'ordre de Dieu,
qui en conduit les effets à la gloire de la vérité
qu'elle attaque :
au lieu que la vérité subsiste éternellement, et
triomphe enfin de ses ennemis ;
parce qu'elle est éternelle et
puissante comme Dieu même.
Ici résidera notre espoir. L'apocalypse a commencé. Mais il a lui aussi ses faux prophètes...
05 janvier 2008
recherche du silence, 3
« … ses lèvres allaient l’une contre l’autre avec ce
remuement opiniâtre dont les vieillards se repaissent de quelque chose qu’on ne
sait pas, succulence rêvée ou mots que depuis si longtemps il faut taire. Il m’apparut
très pauvre et nu, aspirant au silence, redoutant le silence. J’attendis qu’il
parlât ; les appels discordants des mouettes emplissaient le soir ;
levant les yeux, et d’un geste vague qui peut-être m’indiquait ces voix
obscures portées par des vols si diurnes, il commença : « La musique,
aussi, l’exercice de la lyre… » ; puis, élevant au bout de son bras ce qui
n’était plus une main : « J’ai été un bon musicien. »
...
Pierre Michon, L’empereur d’Occident.
« Nous tenons là une date absolument décisive. C’est le moment où Hegel voit « passer l’esprit du monde à cheval » sous ses fenêtres ; où Clausewitz se rapproche du « dieu de la guerre » ; et où Hölderlin sombre dans ce qu’on va bientôt appeler sa « folie ». Ces trois événements ont lieu la même année... Hölderlin va se retirer pendant quarante ans dans la tour d’un menuisier de Tübingen. On lui rend visite, on lui parle, on sait par son hôte qu’il passe des journées entières à réciter ses œuvres, voire à rester prostré dans un silence total. Hölderlin a cessé de croire en l’Absolu, ce qui n’est pas le cas de ses amis d’hier : Fichte, Hegel ou Schiller. Mais il n’y a jamais chez lui les signes d’une démence excessive. Nous devons être à la hauteur de ce silence. »
René Girard, Achever Clausewitz.
« Écoute... Écoute... Dans le silence de la mer il y a comme un balancement maudit qui vous met le coeur à l'heure. »
Léo Ferré, Il n'y a plus rien.
Le balancement maudit, oui... Pourquoi maudit ? Pourquoi pas bénit ? Qu'y a-t-il donc de mal dit, que nous n'entendions si bien ?
Écoutez, écoutez... À la fin, il y a comme des notes, des soupirs, des surgissements de silence...
23 décembre 2007
la société du spectacle
« Le spectacle se
présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit
rien de plus que « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon
apparaît ». L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation
passive qu’il a déjà en fait obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique,
par son monopole de l’apparence. »
« Le spectacle se soumet les hommes vivants dans la mesure où l'économie
les a totalement soumis. Il n'est rien que l'économie se développant pour elle-même. Il est le reflet
fidèle de la production des choses, et l'objectivation infidèle des producteurs. »
« La première phase de la domination de l'économie sur la vie sociale
avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l'être
en avoir. La phase présente de l'occupation totale de la vie sociale par les résultats
accumulés de l'économie conduit à un glissement généralisé de l'avoir au paraître, dont tout
«avoir» effectif doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière. En même
temps toute réalité individuelle est devenue sociale, directement dépendante de la
puissance sociale, façonnée par elle.
En ceci seulement qu'elle
n'est pas, il lui est permis d'apparaître. »
« …Déduisons-en une
règle générale: la portée existentielle d'un phénomène social est perceptible
avec la plus grande acuité non pas au moment de son expansion mais quand il
se trouve à ses débuts, incomparablement plus faible qu'il ne le deviendra
demain. Nietzsche remarque qu'au XVIe siècle l'Église n'était nulle part au monde
moins corrompue qu'en Allemagne et que c'est à cause de cela que la Réforme a
pris naissance précisément là, car seuls les « débuts de la corruption étaient
éprouvés comme intolérables ». La bureaucratie à l'époque de Kafka était un
enfant innocent en comparaison de celle d'aujourd'hui, et c'est pourtant Kafka
qui a découvert sa monstruosité qui depuis est devenue banale et n'intéresse plus
personne. Dans les années soixante du xxe siècle, de brillants philosophes ont
soumis « la société de consommation» à une critique qui s'est trouvée au fil
des ans si caricaturalement dépassée par la réalité qu'on se sent gêné de s'en
réclamer. »
« La discussion creuse sur le
spectacle, c’est-à-dire sur ce que font les propriétaires du monde, est ainsi
organisé par lui-même : on
insiste sur les grands moyens du spectacle,afin de ne rien dire de leur grand
emploi. On préfère souvent l’appeler, plutôt que spectacle, le médiatique. Et
par là, on veut désigner un simple instrument, une sorte de service public qui
gérerait avec un impartial « professionnalisme » la nouvelle richesse de
la communication de tous par les mass-média,
communication enfin parvenue à la pureté unilatérale, où se fait paisiblement
admirer la décision déjà prise. Ce qui est communiqué, ce sont les
ordres ; et, fort opportunément, ceux qui les ont donnés sont également
ceux qui diront ce qu’ils en pensent. »
Et nous sommes en 2007… Aujourd’hui,
de quoi va-t-on rire ?
« L'ancienne top-model devenue chanteuse à succès, est âgée
de ***. Fille d'un compositeur d'opéra, ***, et d'une actrice et pianiste
concertiste, ***, elle a vécu en Italie jusqu'à l'âge de cinq ans. Elle est la
soeur de l'actrice, scénariste et réalisatrice ******. Devenue top-model en ****
elle met un terme à sa carrière de mannequin dix ans plus tard. Elle se
consacre alors à la musique, écrit des textes pour *** avant que ne sorte son
premier album en ***,********, qui connaîtra un beau succès…. En ****, elle
avait donné naissance à son fils ****, dont le père est *********, le fils du
philosophe ******** avec qui elle avait vécu auparavant.
...
Au sommaire donc, sous le titre on ne peut plus explicite **********,
la dame de coeur du ****, des photos, prises au vu et au su des intéressés
samedi, qui montrent **** en compagnie de l'ancien mannequin d'origine
italienne, se promenant à ****. Le ************ apparaît souriant et détendu,
apparemment peu désireux de se cacher même si, ce dimanche, l'***** se refuse à
tout commentaire sur le sujet.
...
Selon L'****, le couple avait déjà été aperçu la semaine passée dans les
jardins du *******. ******** et ********** se promenaient alors avec la mère de
la chanteuse. Sur l'antenne de **, ********, directeur de la rédaction de L'******,
a indiqué que ********** elle-même, qu'il présente comme "une
amie", lui aurait confirmé la réalité de la relation. Une relation qui
aurait débuté après un dîner chez le publicitaire ******... »
12 avril 2007
annie hall
Vive le DVD, qui permet de remonter dans le temps des souvenirs, de revoir et redécouvrir de bons moments de cinéma.
Comme avec un bon copain, j’ai plein de souvenirs avec Woody Allen, mais comme avec un copain un peu perdu de vue, les souvenirs s’embrouillent un peu, c’était pendant quelles vacances qu’on a tellement rigolé, et avec qui on était, déjà ? C’est dans quel film qu’il y a cette scène irresistible ?
Il se trouve que vraiment il y a plein de bons moments dans ce film, je m’en souvenais mais j’avais oublié bon sang dans quel film c’est ?…
Au début il y a Woody en gros plan, juste ça, il parle à la caméra, à nous, quoi,
et il raconte en confidence deux histoires drôles :
C’est deux vieilles dames, elles parlent d’un restaurant où elles sont allées :
– c’était vraiment infect ce qu’on a mangé ;
– oui, et en plus les portions étaient toutes petites.
Paraitrait que ce serait notre attitude face à la vie. Et l’autre, c’est la condition masculine, selon Woody :
–Je ne voudrais jamais entrer dans un club qui m’accepte comme membre.
Annie et Woody font la queue dans un cinéma. Derrière eux il y a un stupide individu qui pérore sur tout et n’importe quoi (mais dans le genre intellectuel), pour impressionner sa copine. Cela exaspère Woody, à la fin il craque, il dit à l’individu en question qu’il ne connaît rien à rien sur Marshall McLuhan. L’autre répond qu’il est professeur de communication et qu’il sait de quoi il parle gnagnagna.
Alors Woody va chercher derrière une porte, peut-être dans un placard à balai ?… Marshall McLuhan lui-même ! qui bien sûr donne raison à Woody Allen… Cela se termine par un aparté de Woody : Ah, si la vie, ça pouvait être tout le temps comme ça !
Cocaïne : des californiens sortent leur pot à barbe de poudre, Woody demande « il y en a pour combien » : « 3 à 4 mille dollars. » Woody, visiblement dégouté mais bien élevé, renifle un peu de peu de poudre, éternue, toute la poudre part en fumée !
Homard. Une fameuse scène, parait-il, et parait-il qu’on ne s’en souvient jamais, et pourtant… J’ai entendu une fois un journaliste dire ça. C’est vrai, elle est marquante, c’est vrai, je ne m’en souvenais pas, mais je me souviens de ce journaliste, c’était dans quelle émission déjà ?…
Et puis dans la même cuisine, quelque temps plus tard, Woody recherche une complicité avec sa nouvelle amie, mais il n’y a plus de Annie Hall, plus de homard, et plus de complicité : « je ne comprends pas », dit la fille…
Ces scènes où Woody revient dans son enfance, il emmène Annie Hall avec lui et il nous emmène aussi, et sans façon nous sommes à la table joyeuse du temps révolu…
Et puis, l’amour de New-York, la détestation (rigolarde) de la Californie…
Ah ! Si tout pouvait être comme dans un film de Woody Allen !
20 avril 2006
balle de match
"Les gens n'osent pas admettre à quel point leur vie dépend de la chance. Ça leur fait peur de penser que tant de choses échappent à leur contrôle…"
"… Dans un match de tennis, quand la balle frappe le haut du filet, avec un peu de chance elle passe, et alors vous gagnez. Ou alors elle ne passe pas, et vous perdez."
Match point, un film noir, amer, terrible, de Woody Allen. Sorti en octobre 2005.
Enfant je me promenais dans Paris, à l'aventure, le nez au vent, sans
me soucier d'histoire ni d'architecture, sans me soucier de rien, ivre de ma
liberté. Quelquefois dans un jardin je m'arrêtais près d'une fontaine sous de
sombres frondaisons, un molle étendue d'eau glauque et mystérieuse, noble
cependant, des vasques et des statues de circonstance. Cette fontaine elle
était mienne et à nul autre elle ne parlait de son mystère. Maintenant c'est autre chose, il s'agit de la fontaine
Medicis du jardin du Luxembourg et sur le fronton les statues forment un assemblage
hétéroclite, composent une scène, une mythologie que certainement certains
d'entre nous auront à cœur de répéter, de jouer :
L'amant amoureusement enlace son amante langoureusement endormie, au
dessus d'eux le dieu le destin d'un geste impérieux et silencieux demande
encore un peu de temps avant le dénouement, la suite de l'histoire. Des deux
cotés, dans leur niche, deux spectateurs privilégiés, lui et elle s'en sont
bien tirés, ils regardent d'un air amusé, ils attendent avec curiosité ce qui
se passera après cette brève suspension du destin. Au dessus de tout ça deux
personnages qui versent de l'eau symbolisent la veulerie l'indifférence du
temps qui coule.
Il faudra donc aussi jouer cette scène en public une fois encore.
L'histoire la mythologie la mémoire nous offre un nombre important mais pas
infini de situations. Nous choisissons plus ou moins consciemment plus ou moins
librement celles que nous ferons vivre de notre chair, elles composent notre
vie, elles nous donnent une direction, et c'est dans cette direction, ce semblant de sens qu'un jour au moment dit
nous mourrons.












